Revenir aux sources de Stonewall

Désigné comme tel par Barack Obama le 24 juin 2016, le Stonewall National Monument est le premier monument américain consacré au mouvement LGBTQIA+.
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse Désigné comme tel par Barack Obama le 24 juin 2016, le Stonewall National Monument est le premier monument américain consacré au mouvement LGBTQIA+.

Pour la clientèle du Stonewall Inn, régulièrement soumise à la persécution policière, le raid effectué par le New York City Police Department le 28 juin 1969 a été la goutte qui a fait déborder le vase. Devant le bar de Greenwich Village, des protestations, souvent violentes, se sont déroulées sur une période de six jours. Devenues le symbole par excellence du militantisme LGBTQIA+ (lesbienne, gai, bi, trans, queer, intersexe, asexué) aux États-Unis et dans le monde, les émeutes de Stonewall ont donné naissance à la fierté gaie, désormais célébrée aux quatre coins du globe le dernier week-end de juin (et au mois d’août à Montréal). Comme nous le rappelle habilement la formule maintenant consacrée : « The first Pride was a riot ».

En mars 1971, le Front de libération homosexuel, premier regroupement gai au Canada, voit le jour dans la foulée du soulèvement de Stonewall. À la fin de l’été 1972, victime de la répression policière, l’association est dissoute. Professeure au Département de sexologie de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie, Line Chamberland explique qu’il a fallu attendre 1979 pour voir apparaître chez nous une première véritable commémoration des émeutes de Stonewall : une semaine de la fierté gaie organisée en juin par l’Association pour les droits des gai(e)s du Québec (ADGQ).

« Cela dit, précise la chercheuse, de nombreux événements se sont produits entre 1969 et 1979 dont l’enjeu était le même : la lutte contre la répression policière. Malgré la décriminalisation de l’homosexualité par une loi omnibus en 1969, l’oppression contre les gais et les lesbiennes a continué. À l’époque des Jeux olympiques, les policiers multipliaient les descentes dans les bars, ceux des hommes comme ceux des femmes, mais aussi dans les saunas. » Afin de riposter à ces actions, le Comité homosexuel anti-répression organisa le 19 juin 1976 à Montréal la première manifestation gaie au Québec. Près de 300 personnes étaient présentes.

Malgré la décriminalisation de l'homosexualité par une loi omnibus en 1969, l'oppression contre les gais et les lesbiennes a continué

Docteur en anthropologie, professeur à la retraite, cofondateur des Archives gaies du Québec, auteur d’un ouvrage sur l’histoire de la communauté gaie montréalaise intitulé De la clandestinité à l’affirmation (Comeau Nadeau Éditeurs, 1999), Ross Higgins explique que les premières formes de militantisme dans la métropole datent du début des années 1960 : « Pionnier des spectacles de drag queens, Armand Monroe a réussi à convaincre le propriétaire du Tropical Room, un bar de la rue Peel, de laisser les hommes danser ensemble. C’était un geste politique avant l’heure. À cette époque, déjà, des Montréalais étaient abonnés à des publications homophiles américaines, ou, encore, voyageaient assidûment aux États-Unis, surtout à Provincetown et à New York. »

Un Stonewall montréalais

S’il fallait déterminer un équivalent montréalais aux émeutes de Stonewall, ce serait sans nul doute la marche organisée par l’ADGQ le 22 octobre 1977 afin de protester contre une descente survenue la veille dans un bar de la rue Stanley, le Truxx, où 150 hommes avaient été arrêtés sous prétexte qu’ils se trouvaient dans une maison de débauche. Selon Line Chamberland, on envoyait des signaux contradictoires aux gais de l’époque : « D’un côté, on leur accordait une reconnaissance, on leur donnait une légitimité, et de l’autre, on les traitait comme des criminels. C’est certainement cette situation contradictoire qui a mis le feu aux poudres, qui a fait en sorte que des manifestations ont été planifiées, que la colère de la communauté s’est fait entendre. »

Dans un article paru dans le Bulletin d’histoire politique en 2000, Mathieu Arsenault, auteur d’un mémoire de maîtrise sur l’ADGQ, écrit : « Cette étonnante et imprévisible manifestation, regroupant plus de 2000 personnes, constitua un moment charnière pour le mouvement gai au Québec. […] Ainsi, dès le mois de décembre 1977, l’interdiction de discrimination face à l’orientation sexuelle dans l’emploi, l’habitation ou dans l’accès à certains services publics fut incluse dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. »

Ceux qui ont connu la descente sanglante du 15 juillet 1990, lors d’une soirée Sex Garage donnée dans un loft de la rue De La Gauchetière, ou encore le kiss-in houleux qui se tint quelques heures plus tard devant le poste de police 25, vous diront sans aucun doute qu’il s’agit là de leur Stonewall. Chose certaine, il s’agit d’une étape cruciale dans l’histoire de la communauté LGBTQIA+ montréalaise en ce qui concerne sa représentation politique. Ainsi, en 1991, la Table de concertation des lesbiennes et des gais (ancêtre du Conseil québécois LGBT) voyait le jour. En 1993, le festival Divers/Cité, qui a organisé le défilé de la fierté jusqu’en 2006, était fondé. Il aura fallu une autre descente, cette fois en février 1994, au bar Katakombes, situé au sous-sol du KOX, où 165 hommes ont été arrêtés, afin qu’un point de non-retour soit atteint et que s’enclenche un véritable dialogue entre la police et la communauté gaie.

L’héritage de Stonewall

Il y aura bien entendu des événements entourant le 50e anniversaire des émeutes de Stonewall pendant Fierté Montréal, notamment le 11 août au parc des Faubourgs (un bal inspiré par un demi-siècle de libération gaie) et le 13 août à la place Émilie-Gamelin (une soirée intitulée Stonewall 50). Du côté de la galerie Never Apart (7049, rue Saint-Urbain), le Goethe-Institut Montréal présente du 11 juillet au 28 septembre une exposition intitulée Queer as German Folk. On devrait entre autres y évoquer les divisions qui existent au sein de la communauté LGBTQIA+ en ce qui concerne l’héritage des émeutes de Stonewall.

Certains parlent de récupération, d’appropriation, d’occultation et même de révisionnisme. En effet, alors que les émeutes ont été en bonne partie menées par des lesbiennes, des drag queens, des personnes trans, des travailleurs et travailleuses du sexe, des jeunes gens vivant dans des conditions précaires et des personnes racisées, on a souvent tendance à faire de Stonewall une affaire d’hommes gais blancs et cisgenres. De nombreuses voix s’élèvent actuellement pour nuancer cette vision. Ainsi, 50 ans plus tard, le mouvement LGBTQIA+ pourrait bien être en train de renouer avec le caractère éminemment queer du soulèvement de Stonewall, avec cette radicalité et cette diversité qui sont en quelque sorte à sa source.

Pages d’histoire

De nombreux livres ont été publiés aux États-Unis à l’occasion du 50e anniversaire des émeutes de Stonewall. Avec The Stonewall Riots : A Documentary History (New York University Press), Marc Stein réunit quelque 200 documents d’une valeur inestimable : des articles issus de médias généralistes et alternatifs, des jugements du tribunal, des tracts politiques, des témoignages directs et des paroles de chansons. Avec ce livre rigoureux évoquant l’avant, le pendant et l’après-Stonewall, le professeur d’histoire à la San Francisco State University espère susciter de nouvelles interprétations des événements. D’une clarté étonnante, son introduction mérite à elle seule le détour.

 

Si vous êtes plutôt visuels, il faut mettre le nez dans Pride : Photographs After Stonewall (OR Books), édition augmentée d’un ouvrage paru en 1994. Les clichés bouleversants de Fred W. McDarrah, les « yeux » du Village Voice pendant des décennies, accompagnent les luttes LGBTQIA+ de la fin des années 1950 au début des années 1990. Finalement, si vous souhaitez raconter Stonewall à vos enfants de 5 à 8 ans, il faut opter pour Stonewall : A Building. An Uprising. A Revolution (Random House), un album de Rob Sanders (magnifiquement illustré par Jamey Christoph), dont le narrateur n’est nul autre que l’édifice abritant le Stonewall Inn.