Deux pôles et une poule pour le jeune Guirec Soudée

Cinq années et 73 000 kilomètres après son départ, le Breton Guirec Soudée est revenu à bon port en décembre dernier avec la poule Monique.
Photo: Flammarion Québec Cinq années et 73 000 kilomètres après son départ, le Breton Guirec Soudée est revenu à bon port en décembre dernier avec la poule Monique.

Traverser deux fois l’Atlantique, hiverner dans les glaces du Groenland, franchir le passage du Nord-Ouest, puis plonger vers le Pacifique Sud pour défier les cinquantièmes hurlants : c’est ce que Guirec Soudée a dû faire pour rejoindre les deux pôles à voile en solitaire, avec pour seule escorte une singulière poule rouquine, et un surplus d’audace.

Cinq années, 73 000 kilomètres et des dizaines d’oeufs plus tard, le jeune Breton parti à 21 ans et revenu à bon port en décembre dernier raconte aujourd’hui son périple improbable dans deux livres, ponctués d’anecdotes et de photographies arrachées à ces continents de glace du bout du monde, dont il est revenu sain et sauf.

Dire que Guirec Soudée a le pied marin est un euphémisme. Né les pieds dans l’eau salée, sur l’île d’Yvinec, il a grandi avec la houle pour terrain de jeu, et la liberté et l’horizon pour toutes compagnes. « J’ai toujours vécu sur une île, à un kilomètre des côtes, où il n’y avait qu’une seule maison : la nôtre ! » dit-il. À sept ans, il passait déjà toute la journée en mer seul dans un petit bateau moteur, avec la bénédiction d’un père tout aussi confiant que conciliant.

C’est que, depuis qu’il est tout jeune, le continent s’avère plus agité qu’une mer en colère pour Guirec. Incapable de se concentrer en classe, il change d’école 13 fois, avant de tout abandonner. À 16 ans, il décide de partir à voile en solitaire et s’achète un bateau après avoir travaillé des mois sur des crevettiers en Australie. « Il fallait que je réalise ce projet. C’était mon école à moi. »

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Sans expérience de voile en haute mer, il se lance dans ce projet, glanant sur le tas les rudiments de la navigation transatlantique, et met le cap sur l’Afrique pour profiter des alizés, rejoindre les Antilles, puis remonter le long de l’Amérique du Nord pour atteindre le Groenland. À son bord, une poule rouquine ramassée aux îles Canaries le gratifie chaque jour d’un oeuf bien frais. Baptisée Monique, la poule au pied marin, fidèle comme un chien, ne le quittera plus d’une plume, se perchant sur la barre, montant sur sa planche à pagaie et même sur le wishbone de sa planche à voile lors de courtes sorties.


Une longue nuit polaire

La présence de la jeune poulette deviendra salutaire quand Guirec laissera l’Yvinec s’emprisonner dans la banquise pour passer l’hiver au fond d’une baie du Groenland. Le rafiot risque plusieurs fois d’être broyé sous l’action de la glace instable. « J’aurais pu perdre mon bateau. Mais je suis comme ça. Je ne me pose pas trop de questions. C’est un défaut, mais c’est ce qui me permet d’avancer », convient-il, tout bonnement. La mort de son père, qui lui a inoculé la soif du grand large, vient jeter une ombre sur son rêve arctique. « Il était impossible de revenir. Il aurait voulu que je termine ce projet. J’ai pensé à lui tous les jours. »

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Sans ravitaillement, sans cellulaire, en totale autonomie (par choix !), il est plongé dans la nuit polaire pendant 70 jours. « Je pensais vivre de la pêche et de la chasse, mais je n’ai rien pris. Sauf deux oursins ! C’est Monique qui m’a sauvé. Elle a pondu 106 oeufs en 130 jours. Pour le reste, je mangeais du riz. »

Deux mois plus tard et 20 kilos en moins, Guirec et son navire sont libérés des glaces. Tout le printemps, « Momo » trottine sur la plage, picore les glaces flottantes et méduse les enfants du plus proche village autochtone. Après un an au Groenland, le jeune marin décide d’entamer la difficile traversée du passage du Nord-Ouest. À 24 ans, il sera le plus jeune marin à réaliser cet exploit en solitaire, non sans difficultés. Près du pôle, son pilote automatique, affolé par le nord magnétique, ne fonctionne plus. Il doit rester éveillé plus d’une centaine d’heures pour éviter une collision avec les icebergs dans la mer de Baffin. « Par manque de sommeil, j’avais des hallucinations. Heureusement, un ami m’envoyait par Internet chaque jour la carte des glaces pour m’aider à m’orienter », raconte-t-il.

Cap sur l’Antarctique

Jamais rassasiés, Guirec et sa poule Monique décident ensuite de mettre le cap vers le sud pour rejoindre l’autre pôle, l’Antarctique, à l’autre bout du globe ! Après un saut à San Francisco, l’équipage franchira 7000 kilomètres sans toucher terre et franchira le mythique cap Horn.

Je suis de passage. Je dois repartir. C’est sûr. Avec un bateau plus grand, plus léger. C’est comme une drogue.

Aux cinquantièmes hurlants, les murs d’eau de 15 mètres secouent le voilier comme un fétu de paille. Guirec réussit à atteindre le continent glacé, épuisé, au bout de ses réserves d’eau douce, de nourriture et sans moteur fonctionnel. « Ma soeur m’a appris qu’un navire de croisière passait proche. C’était le Ponant. J’ai pu me ravitailler. »

L’Yvinec quitte ensuite l’Antarctique, contournant des banquises vastes comme des îles pour trouver un passage sûr pour rejoindre l’Afrique du Sud. Cette fois, les mers déchaînées couchent plusieurs fois l’Yvinec sur ses flancs et retournent même le voilier comme une crêpe. « Tout volait dans la cabine, j’étais le dos au plafond. Plusieurs vitres et équipements ont été brisés ou perdus. » Mais le rafiot s’est remis de lui-même d‘aplomb. Le mât a tenu le coup. Quatre mois plus tard, Guirec rejoint les côtes sud-africaines.

« On était en vie, heureux de voir la terre. Mais quand j’ai vu les immeubles, les odeurs, la pollution, le plastique partout, j’ai décidé de retourner aux Antilles pour revenir là d’où j’étais parti en 2014. »

Photo: Flammarion Québec

Après cinq ans passés en mer, l’Yvinec est rentré à bon port en Bretagne en décembre 2018, avec à son bord un homme de 26 ans et sa rousse copilote. Un jeune homme convaincu que rien n’est impossible et que les projets, même les plus fous, doivent être vécus. Il projette déjà de faire le tour de l’Arctique à voile, en traversant les mers glaciales de la Norvège, de la Russie, de l’Alaska et du Canada. La vie sur terre ? « Je suis de passage. Je dois repartir. C’est sûr. Avec un bateau plus grand, plus léger. C’est comme une drogue. »

Et Momo ? « On verra si elle tient le coup », lance Guirec, qui dit que les gallinacées peuvent vivre une bonne dizaine d’années. « Mais peut-être aura-t-elle le goût de prendre sa retraite ? Sinon, eh bien, on va se texter ! »


Le monde selon Guirec et Monique
Guirec Soudée, Flammarion Québec

La fabuleuse histoire de Guirec et Monique. Le carnet de bord
Guirec Soudée, Arthaud