Solidarité autour d’une digue

La rue n’est plus qu’une rivière devant la résidence de Louise Klimko.
Photo: Catherine Legault Le Devoir La rue n’est plus qu’une rivière devant la résidence de Louise Klimko.

Malgré tout ce qui arrive, il y a quelque chose de beau qui ressort », glisse Louise Klimko, 75 ans, assise sur son balcon. Devant chez elle, la rue Harriett à Lachute n’est plus qu’une rivière. Mais sa maison est encore bien au sec, protégée par une digue érigée par son voisin Michaël Décoste.

Jour et nuit, sans relâche, depuis plus d’une soixantaine d’heures, Michaël Décoste renforce et entretient la digue, véritable barrière de protection contre la crue de la rivière du Nord pour tout un pâté de maisons.

« On essaye de maintenir la digue parce que si elle lâche, c’est tous mes voisins qui y passent », lance l’homme de 26 ans, dont la résidence, devenue un véritable fort pour le secteur, est située à l’angle des rues Filion et Harriett. Visiblement épuisé, Michaël dit n’avoir dormi que quatre petites heures au cours des trois derniers jours.

« On a rempli au moins 30 000 sacs de sable. Et derrière chez moi, on a excavé tout le terrain », explique-t-il. Devant chez lui, amis et voisins se relaient pour remplir des sacs de sable qu’ils empilent avec des toiles de plastique sur plusieurs dizaines de mètres.

Jeudi matin, Louise Klimko avait du mal à contenir son émotion en regardant les « jeunes » travailler. « Eux autres, ils l’ont vraiment, la richesse du coeur », mentionne-t-elle aux côtés de son conjoint, Roger Trudel, 82 ans.

« Nous, on leur prépare des repas. C’est notre façon d’aider. Par moments, ils sont dix à quinze à travailler », lance-t-elle, reconnaissante. « Sans eux, c’est sûr qu’on serait déjà inondé. »

Daniel Mercier, un voisin de la rue Filion qui met également la main à la pâte, ne se gêne pas pour critiquer l’inaction de la municipalité. « On s’entraide entre voisins parce que la ville ne fait presque rien. »

Rencontré à un jet de pierre de là, le maire de Lachute, Carl Péloquin, assure pourtant que la situation est contrôlée. En 2017, seul le secteur du chemin Laurin, plus à l’est, avait été inondé. « Ici [dans le secteur de la rue Filion], c’est totalement exceptionnel », reconnaît-il.

Jeudi à Lachute, dans les Laurentides, 85 résidences étaient inondées, dont 55 se trouvaient isolées, notamment sur la rue Filion. « Les résidents reçoivent la visite de nos pompiers en chaloupe de façon régulière », assure le maire. Quatorze unités d’habitation ont été évacuées, dont douze de façon obligatoire.

Maintenir l’accès

Sur la rue Thomas, des pompiers s’affairaient jeudi à pomper l’eau qui emplissait la rue pour s’assurer de maintenir une voie d’accès vers deux résidences pour personnes âgées.

« Il n’y a pas d’évacuation prévue pour le moment », soutient le maire Péloquin. « On va mettre du sable pour relever le niveau de la rue et garantir l’accès pour les ambulances. »

Plusieurs ponts dans la ville pourraient devenir impraticables si l’eau continuait à monter, notamment celui de la rue Principale. « L’eau est à deux pouces du pont, rapporte M. Péloquin. Des voies de contournement sont déjà prévues s’il fallait le fermer. C’est une logistique importante puisque 17 000 voitures passent sur le pont quotidiennement. »

Mais même si les pieds d’eau s’accumulent dans les rues, il n’est pas question d’appeler l’armée en renfort, comme ailleurs au Québec. « On a la Sûreté du Québec, les gens de la ville, les pompiers. On n’a pas besoin de l’armée en plus. À un moment donné, il faut que ce soit gérable avec la logistique. Ça n’irait pas plus vite s’ils étaient là », argue M. Péloquin.

Pendant ce temps, au coin de la rue, des dizaines de personnes, parmi lesquelles se trouvent des enfants et des personnes âgées, se relaient d’heure en heure pour remplir des sacs de sable.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Michaël Décoste renforce et entretient la digue depuis plus d’une soixantaine d’heures, sans relâche.

Nathan Durand, 8 ans, manie la pelle presque sans relâche. Avec sa mère, Marie-Pierre Boisvert, il tente de protéger sa maison, maintenant encerclée par l’eau sur la rue Filion. « Dans la nuit de mercredi à jeudi, c’est monté très vite », raconte-t-elle. Et comme pour bien d’autres résidents du secteur, la nuit a été très courte. « Toutes les heures, je sortais dehors pour être sûre que notre pompe fonctionnait toujours. » Pour l’instant, son installation tient le coup et le sous-sol est relativement au sec.

Directement devant la rivière du Nord se dresse la maison de Marc Blais, qui réside à cet endroit depuis 24 ans. « Ça fait juste deux fois que je suis inondé. » La dernière fois, c’était en 1998. « Mais cette année, il y a un peu plus d’eau », rapporte-t-il. Devant chez lui, la rivière a pris ses aises et atteint le niveau des cuisses.

Aucun sac de sable ne protège sa résidence. « On n’a pas eu le temps, c’est monté trop vite », indique son fils, Patrick Blais. Les deux hommes veillaient jeudi à pomper l’eau qui se trouve autour de la boîte électrique. « Il ne faut surtout pas que l’eau touche à ça. »

De vendredi à dimanche, jusqu’à 50 mm de pluie sont attendus à Lachute. Selon Alain Roberge, météorologue à Environnement Canada, il s’agit de l’un des secteurs au Québec qui recevront le plus de précipitations.

Michaël Décoste croit qu’il sera en mesure de garder sa maison et celles de ses voisins au sec. Mais il jure que c’est la dernière fois qu’il mène un tel combat. « Moi je vends. Je suis tanné », laisse-t-il tomber, ajoutant qu’il accepterait sans aucune hésitation un chèque du gouvernement pour racheter sa maison. Même s’il vient tout juste de la rénover. « Qu’ils la prennent et qu’ils la mettent à terre. Ça ne me dérangerait pas pantoute. Je vais même les aider. Je ne veux plus jamais vivre ça. »

Le nombre de sinistrés remonte

Dans la plupart des régions du Québec, la situation n’est pas près de s’améliorer pour les sinistrés inondés, dont le nombre a recommencé à monter et dont plusieurs sont sous le coup d’une nouvelle menace.

La fonte des neiges dans les montagnes des secteurs du nord de l’Outaouais, des Laurentides, de Lanaudière et de la Mauricie a entraîné des inondations dans ces régions, en plus d’accroître l’apport d’eau dans l’ensemble des cours d’eau qui se déversent dans le corridor déjà inondé de Gatineau à Trois-Rivières.

À Montréal, la mairesse Valérie Plante a annoncé que la Ville était passée au « mode intervention supérieure […] parce que la menace, elle est directe et elle est concrète ». Des équipes travaillent désormais 24 heures sur 24 pour protéger les infrastructures.

À la grandeur du Québec, le bilan de jeudi soir fait ainsi état de 1111 personnes évacuées, 3148 résidences inondées et 2305 autres qui sont coupées du monde, isolées par des routes ou ponts submergés ou par des routes coupées par des glissements de terrain.

Un barrage menacé
Dans les Laurentides, le barrage de la Chute-Bell d’Hydro-Québec, situé sur la rivière Rouge à une quinzaine de kilomètres de la rivière des Outaouais, était menacé de rupture, jeudi soir. Dès l’après-midi, la Sûreté du Québec avait amorcé l’évacuation d’urgence de quelque 250 citoyens menacés par le barrage.

Une rupture de cet ouvrage de béton de 19 m de haut et de près de 60 m de large créerait un apport d’eau massif dans la rivière des Outaouais et, par la suite, vers le Saint-Laurent.

À Mirabel, la route 117 était fermée, jeudi soir, pour une durée indéterminée entre la route 158 et l’autoroute 40.

Hausse des niveaux assurée
Dans le corridor Gatineau–Montréal–Trois-Rivières, il n’y a aucun répit en vue à court terme pour les inondés, puisque des apports d’eau importants sont attendus à compter de vendredi matin jusqu’à la fin de la journée samedi.

« On voit venir un système qui va laisser plus de pluie que ce qui était anticipé en début de semaine », a expliqué Marie-Ève Giguère, météorologue à Environnement Canada, en entrevue téléphonique. Le corridor qui comprend les Laurentides, Lanaudière, la Mauricie, le nord de Québec et Charlevoix recevra une quarantaine de millimètres de pluie.

La météorologue ajoute que la situation sera aggravée par des températures oscillant autour de 10 degrés et plus, ce qui fera accélérer la fonte des neiges.
La Presse canadienne et Le Devoir