CSQ: le travail qui rend malade est bien réel

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Pour pallier la surcharge de travail et la limite des actions légales, plusieurs travailleurs se tournent vers des solutions individuelles.
Photo: Getty Images Pour pallier la surcharge de travail et la limite des actions légales, plusieurs travailleurs se tournent vers des solutions individuelles.

Ce texte fait partie du cahier spécial Fête des travailleurs

« Tout cela n’est pas dans ta tête », scande la campagne de sensibilisation de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) qui, depuis novembre dernier, dénonce les facteurs de risque psychosociaux du travail, bien tangibles, pouvant rendre malade. Un problème que seule l’action collective pourra enrayer, selon la présidente de l’organisation, Sonia Éthier.
 

Depuis une trentaine d’années, l’administration du travail a subi une importante mutation. L’État s’est transformé au même rythme que ses pratiques de gestion, désormais calquées sur celles du privé. C’est du moins ce que la CSQ indique. « Il faut faire plus avec moins, réduire les coûts, atteindre des cibles de performance, laisse tomber Sonia Éthier. Le secteur public est là pour offrir des services. On l’a complètement dénaturé. »
 

Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, annonçait en octobre qu’il avait de nouvelles ambitions pour les services qu’offre l’État à la population. Il misera sur l’approche client. Pour Sonia Éthier, il semble incohérent de s’acharner à vouloir gérer l’État comme une entreprise privée. Il est primordial de placer l’être humain bien au-devant des objectifs de rendement et de productivité, croit-elle.
 

Reconnaître les facteurs pour en diminuer les risques

La CSQ regroupe quelque 200 000 membres, dont 125 000 dans le secteur public, provenant principalement des secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux, en plus des travailleuses et des travailleurs des communications, du communautaire, du loisir et du municipal. Tous ces créneaux sont majoritairement féminins. « 78 % des personnes œuvrant dans les réseaux publics sont des femmes », souligne Mme Éthier. Si la philosophie d’austérité libérale des dernières années a puni l’ensemble des travailleurs, selon la présidente, ce sont surtout les travailleuses qui ont payé la note.
 

L’Institut national de santé publique (INSPQ) retient sept agents pathogènes coupables des problèmes de santé physiques et psychologiques reliés à l’emploi. La littérature scientifique est à peu près unanime sur ce qui peut constituer ces facteurs de risque : une charge de travail élevée et des contraintes de temps ; une faible reconnaissance des efforts et des résultats ; le manque d’autonomie et d’influence dans le travail ; l’insécurité d’emploi ; le faible soutien des collègues et des supérieurs ; la violence et le harcèlement psychologique ; le peu de justice organisationnelle.
 

« On doit augmenter les notes de passage, le nombre d’élèves en difficulté dans les classes ou encore les cibles budgétaires des hôpitaux, illustre Sonia Éthier. C’est à ce moment que l’on voit apparaître les facteurs de risque. » Irritabilité, épuisement, maladies cardiovasculaires ou dépression : ce sont des symptômes bien réels que peut engendrer un environnement de travail malsain.
 

Entre 25 % et 30 % des enseignantes et des enseignants abandonneront le métier après une première année en poste, d’après une étude menée en 2014 par le ministère de l’Éducation du Québec. Et non seulement les congés de maladie dans le milieu de l’éducation sont plus nombreux — il y a eu 463 000 jours d’absence en 2016, selon les dernières statistiques —, ils sont aussi plus longs. La facture globale des commissions scolaires a explosé de 18 %. La banque de suppléance est épuisée.
 

Et le portrait est encore moins reluisant dans le domaine de la santé, rappelle la présidente : « 480 millions de dollars par année sont imputés aux congés de maladie, ce qui équivaut à 10 000 emplois à temps plein. »
 

Privilégier la négociation collective

« Les gens ne comprennent pas que c’est l’organisation du travail qui est malade, prévient-elle. Ils croient que ce sont eux, les responsables. » Pour pallier la surcharge de travail et la limite des actions légales, plusieurs recourent aux solutions individuelles. La réduction volontaire du temps de travail, la prise de congés sans traitement ou à traitement différé et les départs à la retraite prématurés témoignent de la langueur des travailleurs et constituent de flagrants indices que « le gouvernement devrait prendre en compte ».
 

Plutôt que de se tourner vers ces solutions individuelles, donc, la CSQ estime que le salut des travailleuses et des travailleurs passera par l’action collective. Des tournées dans les établissements publics permettent d’outiller les délégués, en plus de déconstruire les pratiques de gestion qui en viennent à les faire douter de leurs compétences.
 

Bien qu’il soit trop tôt pour parler d’amélioration, la campagne de sensibilisation ayant été lancée en novembre 2018 seulement, la présidente de la CSQ constate une première étape qui suscite beaucoup d’intérêt de la part des syndiqués. Deux conseillers sont actuellement attitrés au dossier. « On ne peut changer les choses en quelques mois lorsque le terrain se mine depuis 30 ans. »
 

Pour Sonia Éthier, la CSQ incarne toujours un rempart pour l’accessibilité aux services, comme le démontre l’histoire syndicale. « Si les organes syndicaux, tous confondus, n’existaient pas, nous serions dans une logique de privatisation encore plus grande. Et si on ne dérangeait pas, on ne nous attaquerait pas autant. »