Les riverains priés de rester aux aguets

Mélisa Léonard et Ian St-Cyr ont dû quitter samedi la maison qu’ils louaient depuis un an sur le chemin de la Pointe au Sable, à Rigaud. Relogé dans une auberge à quelques minutes de route, le couple est passé lundi constater l’ampleur des dégâts laissés par la crue printanière.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mélisa Léonard et Ian St-Cyr ont dû quitter samedi la maison qu’ils louaient depuis un an sur le chemin de la Pointe au Sable, à Rigaud. Relogé dans une auberge à quelques minutes de route, le couple est passé lundi constater l’ampleur des dégâts laissés par la crue printanière.

Les autorités préviennent les riverains de ne pas baisser la garde. Malgré le fait que plusieurs régions du Québec ne connaîtront pas une montée des eaux similaire à celles du printemps 2017, tout porte à croire que des citoyens de certains secteurs ne sont pas au bout de leur peine.

« Les autorités municipales sont encore sur un pied d’alerte. Leurs ressources sont toujours mobilisées et les nôtres aussi. Personne ne crie victoire même si on voit la lumière au bout du tunnel », indique Éric Houde, porte-parole de la sécurité civile. Les gens devront également redoubler de prudence, dit-il : le dégel du sol va causer des épisodes de glissement de terrain dans les prochains jours.

Si le portrait global est plus positif cette année par rapport à 2017, le tableau s’est noirci à quelques endroits. Sur les rives du lac Saint-Pierre — situé entre Sorel et Trois-Rivières —, le niveau des inondations a dépassé celui d’il y a deux ans. Un scénario similaire pour la rivière Chaudière sur presque toute sa longueur en Beauce.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le Chemin de la Pointe-au-Sable, à Rigaud

M. Houde se montre tout de même rassurant pour la suite. S’il salue les réflexes de protection adoptés par bon nombre de riverains et de municipalités à risque d’être inondés, il ajoute que la météo a finalement joué en leur faveur. « On n’a pas eu les énormes quantités de pluie qu’on pensait. On en a eu pas mal, mais pas autant que ce qui avait été prédit. »

Près de 3000 résidences ont été inondées dans la province et plus de 1400 personnes ont été évacuées, selon un bilan d’Urgence Québec publié en milieu de journée, mardi. La Beauce demeure la région la plus touchée avec plus de 860 personnes évacuées jusqu’à présent. Depuis la spectaculaire crue de la rivière Chaudière la semaine dernière, quelque 300 résidences ont été inondées à Beauceville. Et elles sont près d’un millier à Sainte-Marie.

Au lendemain de son passage à Laval, François Legault a poursuivi sa rencontre des sinistrés à Gatineau. Une quarantaine de résidences y ont été inondées et près d’une centaine de personnes ont été évacuées. En point de presse, le premier ministre a réitéré que le programme d’indemnisation allait être plus rapide cette année comparativement à 2017.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Lise d'Amour et Robert Dumoulin, deux résidents de Rigaud, se sont résignés à quitter leur maison isolée par les eaux lundi. Le frère de M. Dumoulin leur a prêté main-forte.

Une somme cumulative maximale de 100 000 $ a toutefois été fixée afin de ne pas « gaspiller l’argent des contribuables », a assuré M. Legault. Une fois ce plafond atteint, les sinistrés se verraient offrir 200 000 $ par l’État québécois pour les inciter à déménager.

Le chef caquiste n’a d’ailleurs pas fermé la porte à la relocalisation de quartiers complets, tels que celui de Pointe-Gatineau, inondé pour la seconde fois en deux ans. « Est-ce qu’on est capables de déplacer un groupe de citoyens ? Si on les envoie chacun de leur côté, c’est certain qu’on perd la vie de quartier. Il faut regarder si c’est possible de faire des déménagements en groupe », a-t-il déclaré.

« C’est une des options, mais ce n’est pas la seule, nuance en entrevue au Devoir le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin. Il y a des questions qu’on doit se poser avant de déraciner les gens. »

Dans le cas de Pointe-Gatineau, l’élu évoque la possibilité de protéger le secteur puisque des familles y vivent « depuis plusieurs générations » et que le quartier a été « défiguré » par l’amputation de quelque 200 maisons. « Peut-être que ça va nous coûter moins cher que de déménager tout le monde », avance-t-il.

Pointe à venir

En Montérégie, la ville de Rigaud a été la plus touchée par la crue des eaux. Et les riverains de cette municipalité qui se relève à peine des inondations du printemps 2017 devront prendre leur mal en patience. La pointe du débit d’eau est attendue pour demain, a fait savoir aux représentants de la presse lundi le directeur du Service incendie, Daniel Boyer. Mais cela ne veut pas dire que le niveau de l’eau va baisser pour autant, a-t-il aussitôt averti.

Dans la nuit de dimanche à lundi, le niveau de la rivière des Outaouais a rapidement atteint une hauteur de plus de 24 mètres, alors que le seuil d’inondation mineure est établi à 23 mètres. « On est à 50 centimètres de 2017 », a résumé Daniel Boyer. « C’est un record qu’on ne veut absolument pas battre cette année. »

En matinée, près de 200 résidences étaient inondées et une cinquantaine étaient difficiles, voire impossibles d’accès. Environ 40 familles ont été relogées ou ont bénéficié des services de la Croix-Rouge. À ce travail sur le terrain s’est ajouté l’apport des 160 militaires des Forces armées canadiennes déployés pendant la fin de semaine — ils sont environ 600 à être mobilisés sur le territoire québécois à la demande de la Sécurité civile.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Environ 160 militaires ont été déployés dans la région de Rigaud.

Mélisa Léonard était revenue une dernière fois constater l’ampleur des dégâts causés par la crue sur sa maison lorsque Le Devoir l’a rencontrée lundi après-midi. Son conjoint et elle sont locataires depuis un an sur le chemin de la Pointe au Sable, bordant la rivière Rigaud. Or, depuis samedi, ils ont été relogés à l’auberge du Mont Rigaud. « Il y a de bonnes chances qu’elle soit démolie », lance Mme Léonard, résignée, en jetant un coup d’oeil à sa résidence. Celle-ci a été une première fois inondée en 2017, raconte-t-elle, puis rénovée par le propriétaire. « Il ne l’a pas fait surélever, il était trop pressé de la relouer. »

La riveraine a vécu la grande crue il y a deux ans, alors qu’elle habitait à deux jets de pierre de son logement actuel, sur le chemin du Bas de la Rivière. Sérieusement endommagée, la maison a été démolie, comme cinq autres dans le voisinage.

De son côté, Luc Laberge connaît un sort plus heureux — pour l’instant du moins. Sa maison est entourée d’eau, mais il s’en formalise peu. Muni d’une pompe, il surveille le niveau de l’eau qui s’est infiltré dans son vide sanitaire pour éviter qu’elle ne gagne le plancher. « On n’a pas beaucoup d’aide de la municipalité. C’est surtout ça que je déplore », laisse-t-il toutefois tomber.

« J’aurais aimé que la Ville nous aide pour les sacs de sable, ajoute celui qui dit avoir troqué son véhicule pour une chaloupe afin de faciliter ses déplacements. Ma voisine a 82 ans, elle ne peut pas s’arranger toute seule. Elle a de la misère à se déplacer. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Rigaud lundi après-midi, 187 résidences étaient inondées.

Comme cette dame, d’autres rescapés des inondations du printemps 2017 ont préféré jeter l’éponge. « Il y en a une pas pire gang qui sont restés, mais il y en a beaucoup pour qui, cette année, ça les a tués, témoigne M. Laberge. J’ai deux dames ici que je connais. Quand elles ont eu le coup d’eau en 2017, c’était correct. Mais cette année, c’était trop, elles sont parties. Même qu’elles ne veulent plus rien savoir de rester ici. »