Changer de genre sans changer de sexe

Photo: Getty Images Le recours à tel traitement ou à telle chirurgie demeure avant tout un choix personnel. Certains changeront simplement leur identité de genre à l’état civil et feront de l’hormonothérapie [...] d’autres iront jusqu’à la chirurgie génitale.

De plus en plus de personnes trans ont recours à la chirurgie de réassignation de genre au Québec depuis que cette opération est remboursée par l’État. Se retrouver sur la table d’opération n’est toutefois pas un passage obligé pour plusieurs de ces personnes qui souhaitent opérer une transition vers l’autre sexe.

France Fortin, 59 ans, a subi une mastectomie en 2016 pour se débarrasser de sa poitrine. Cette opération lui a permis de se sentir mieux dans son corps. « À la base, je suis une femme, mais j’ai vécu toute ma vie dans ce corps en ayant l’impression qu’il ne m’appartenait pas. J’ai pleuré quand mes seins sont apparus et quand j’ai eu mes premières règles, car je ne voulais pas de ça, je n’étais pas une fille », se souvient-elle.

Pour cette travailleuse sociale, il n’est toutefois pas question de subir une opération génitale ni même de changer de prénom. « Je suis très bien comme ça, ce n’est pas nécessaire pour moi d’aller plus loin. À mon âge, je n’ai pas envie de refaire toute ma vie. »

De son côté, Isabelle Giguère s’est sentie mal dans son corps masculin depuis l’enfance. Cette bibliothécaire, qui a préféré changer son prénom et son identité de genre dans ses documents officiels, a fait de l’hormonothérapie et a récemment subi une vaginoplastie.

« C’est qu’il n’existe pas de trajectoire type pour faire sa transition », explique le Dr Richard Montoro, directeur du Centre d’orientation sexuelle de l’Université McGill (COSUM). Le recours à tel traitement ou à telle chirurgie demeure avant tout un choix personnel. Certains changeront simplement leur identité de genre à l’état civil et feront de l’hormonothérapie, d’autres ressentiront le besoin d’avoir diverses chirurgies esthétiques, d’autres iront jusqu’à la chirurgie génitale.

« Ça reflète plutôt la diversité des personnes trans, fait-il remarquer. […] Certaines personnes éprouveront beaucoup de dysphorie de corps, leurs organes sexuels les dérangent énormément, elles évitent de les regarder dans la douche. Pour d’autres, l’inconfort se manifeste dans les interactions sociales. Elles n’aiment pas être perçues comme une femme ou un homme quand elles se sentent autres, mais leur corps ne les dérange pas outre mesure. »

Pourtant, il y a encore quelques années, le parcours des personnes trans était largement contrôlé par le milieu médical et psychiatrique, rappelle Alexandre Baril, professeur à l’École de service social de l’Université d’Ottawa, spécialisé dans la diversité sexuelle et de genre : « On leur imposait un parcours uniforme. Une transition complète, c’était changer de prénom, de pronom, d’état civil, prendre des hormones, faire certaines chirurgies allant jusqu’à la chirurgie génitale. »

Il se dit néanmoins satisfait de voir la pratique et les mentalités changer peu à peu à ce sujet. Depuis fin 2015, il n’est plus nécessaire de subir une chirurgie génitale pour pouvoir demander un changement officiel de la mention de sexe et du prénom au registre de l’état civil. Et depuis 2016, les mineurs peuvent aussi faire cette demande, avec l’avis d’un professionnel de la santé et l’accord des parents pour les moins de 14 ans.

Une transition coûteuse

Au-delà des choix personnels, le facteur économique modèle fortement le parcours de transition, d’après Alexandre Baril. Car si la chirurgie de réassignation de genre est remboursée au Québec par le ministère de la Santé et des Services sociaux depuis 2009, nombre d’opérations perçues comme esthétiques demeurent aux frais des patients. C’est le cas par exemple des implants mammaires, de l’augmentation de la mâchoire ou de la réduction des pommettes et du nez. C’est sans compter les frais liés au laser ou à l’électrolyse pour éliminer la pilosité, ou encore le coût de changement d’une garde-robe.

« Ce sont parfois des milliers de dollars investis pour qu’une personne se sente bien. Alors quand on met tous ces coûts dans la balance, on réalise que la couverture d’une chirurgie [d’affirmation de genre] par le gouvernement n’est qu’une dépense parmi d’autres », laisse tomber le professeur.

Le revenu annuel moyen des personnes trans au Canada étant de 15 000 $, soit sous le seuil de pauvreté, seule une petite partie de la population trans, plus privilégiée, peut vraiment se permettre d’avoir une transition à la hauteur de ses besoins et désirs, selon lui.

Avec Pauline Gravel

NDLR : L’expression « réassignation de sexe », retenue par la World Professional Association for Transgender Health qui définit les standards de soins à privilégier pour les personnes trans, a été utilisée dans nos textes pour en faciliter la compréhension. Il n’existe toutefois pas de consensus sur le terme à utiliser pour désigner ce processus de transition. Les associations de personnes trans et certains chercheurs choisissent plutôt de parler de confirmation ou d’affirmation du genre.

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