La dictature des chiffres

Combien de points en Bourse? Combien d’heures travaillées, de kilos en trop, de kilomètres courus? Combien de clics, de commen­taires? Si un mot frise la béatifi­cation de nos jours, c’est «combien».
Illustration: Getty Images Combien de points en Bourse? Combien d’heures travaillées, de kilos en trop, de kilomètres courus? Combien de clics, de commen­taires? Si un mot frise la béatifi­cation de nos jours, c’est «combien».

Couper les cheveux en quatre, chercher midi à quatorze heures, faire la preuve par neuf de la vérité : au rayon de la pensée, peut-on vraiment faire le tour du monde en 80 chiffres et brûler la statistique par les deux bouts ?

L’année 2019 est tout juste entamée que déjà le compteur de nos montres intérieures fait la liste des cibles à atteindre avant que 2020 ne pointe le nez. Déjà, le monde ausculte les hoquets de la Bourse pour prédire l’avenir planétaire. Comme si, au baromètre de la vie, tout se calculait au millimètre.

Combien de points en Bourse ? Combien d’heures travaillées, de kilos en trop, de kilomètres courus ? Combien de clics, de commentaires, combien d’étoiles au Guide Michelin ? Alouette !

Si un mot frise la béatification de nos jours, c’est « combien ».

Indices boursiers, prévisions économiques, statistiques, score au PIB : au tournant de l’année, l’obsession généralisée pour le chiffre donne le tempo dans presque toutes les sphères de l’activité humaine et finit par déteindre sur notre bulle personnelle.

Dis-moi ton nombre

Les chiffres semblent avoir le dernier mot sur tout, reléguant aux oubliettes ce qui ne saurait se mesurer, se calculer.

Une chose expliquant l’autre, le bien-être des aînés ne se mesure plus qu’à l’aune du nombre de bains par semaine, la santé, au nombre d’actes par médecin ou de toubibs pour un nombre donné d’habitants.

Faute d’indicateur pour jauger l’émulation, l’éducation s’évalue au nombre d’élèves par prof. Avec neuf médecins par 1000 habitants, la République démocratique du Congo (RDC) se hisse au premier rang mondial de la densité médicale, loin devant le Canada (2/1000), selon la CIA. Mais l’espérance de vie y plafonne à 58 ans. Cherchez l’erreur.

Les chiffres ne peuvent mentir, dit l’adage. Compte toujours, mon lapin, rétorque Pablo Jensen, auteur de Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations. Le physicien et sociologue démolit cette suprématie des chiffres, faussement hissés sur un piédestal, croit-il. La société a tout faux en tentant d’expliquer ou, pire, de prédire les comportements humains — extrêmement volatils — en se basant sur les chiffres, affirme ce matheux devant l’Éternel.

« Quand on applique à la masse des humains des méthodologies appliquées aux sciences pures où tous les éléments sont fixes, on se trompe. Les modèles basés sur l’homme “moyen” sont une fiction utile qui ne peut prédire les comportements », affirme l’homme de science.

En fait, Jensen va même jusqu’à dire que les prédictions économiques sont à côté de la plaque la plupart du temps. Vous savez, ces chiffres sur lacroissance économique, cet autel auquel communient quotidiennement gouvernements, compagnies et investisseurs ?

« Si on regarde ces prévisions, on se rend compte que les modèles les plus sophistiqués ne sont pas plus efficaces que de dire “l’année prochaine ressemblera à l’année qui vient de passer”. Ça en dit long sur leurs limites », explique au Devoir cet empêcheur de compter en rond.

Des chercheurs de Nice ont en effet comparé systématiquement les prévisions de croissance faites chaque année depuis 1998 à la réalité observée. Verdict ? Guère beaucoup plus précises que les bulletins météo.

En clair, beaucoup de politiciens naviguent au « pifomètre », inspirés de données aussi volatiles que les cumulonimbus. « Ce n’est pas idéologique de dire ça, c’est une simple observation scientifique », affirme Jensen. « En fait, les prévisions nous en disent beaucoup sur ceux qui les font, mais très peu sur l’avenir », ajoute l’auteur.

Bien que les chiffres soient utiles à des fins comptables, c’est le culte actuel qu’on leur voue qui affole aussi Stéphane Foucart, journaliste au journal Le Monde. « Tout doit être basé sur les chiffres qui donnent un instantané de l’état de l’économie. Mais ces données frustes ne disent rien sur l’évolution de l’état de santé ou de l’humeur du monde », affirmait l’auteur de Des marchés et des dieux. Quand l’économie devient religion, en juin dernier sur France Inter.

Quand on applique à la masse des humains des méthodologies appliquées aux sciences pures où les éléments sont fixes, on se trompe

À preuve, les Américains ont voté avec colère en 2016, malgré un taux de chômage à son plus bas depuis 20 ans, explique Foucart. Soit, l’économie bombe le torse, le Dow Jones s’emballe, mais peut-on en dire autant de la stabilité du monde ?

Le bal des chiffres

Dans cette dictature des chiffres, ce ne sont plus les lois qui donnent le la, mais les rapports trimestriels, les résultats, avance aussi Alain Supiot, auteur de La gouvernance par les nombres. Le calcul économique, dit-il, a souvent « remplacé le jugement politique ». Déficit zéro, ça vous dit quelque chose ?

Cette mise en scène quotidienne du bal des chiffres percole allègrement dans la sphère individuelle. Amplifié par le haut-parleur numérique, chacun de nos gestes se mesure illico, s’évalue, emportant le citoyen dans ce tourbillon quantitatif. Combien de pas par jour, combien de publications, de clics, de partages sur l’alter ego numérique ?

D’un doigt, tout se note, se chiffre : détour au resto, course en taxi, nuit dans un AirBnb. Votre score, s.v.p. Cinq étoiles ou trois et demie ? Même le loisir se plie à cette médecine. Adieu hasard ou découverte. « T’es sûr que c’est un quatre étoiles, ce film ? »

Or l’abondance de ces traces numériques, loin d’améliorer la capacité de prédire la société, estime Pablo Jensen, propulse à la vitesse grand V cette folle course aux chiffres.

En Chine, où la super appli mobile Alipay combine l’équivalent de Paypal et des réseaux sociaux pour décider de la cote de crédit, on frôle par moments la dystopie. Au gré de leurs achats, les citoyens sont cotés à l’aide de points gagnés ou perdus. Bon payeur, votre cote s’envole. Trop d’achats d’alcool ? Elle dégringole.

Dans cet écosystème de notation, vos discussions — même la cote de vos amis — pèsent de leur poids dans la vôtre. Selon Mediapart, des Chinois éliminent désormais de leurs contacts des amis « moins bien notés » pour doper leur propre cote de crédit. Joie.

« On va vite vers des dérives. On voit qu’avec n’importe quelles données, les algorithmes peuvent faire des liens et arriver à des chiffres aberrants », avance Jensen, qui compare la société à une rivière dont on peut prédire la direction générale du courant, mais guère où se formeront les vaguelettes et les tourbillons soulevés par chacune des pierres de son lit.

L’auteur Mark Twain, lui, s’était fait une idée sur la question : « Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. »

4 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 4 janvier 2019 00 h 28

    Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations

    Si j'adhère sans hésitation à la thèse de Pablo Jensen, son livre m'a laissé sur ma faim. De même, si certaines de ses démonstrations sont claires et pertinentes, d'autres laissent à désirer. Bref, un livre à lire, mais qui demeure insatisfaisant.

    • Raymond Labelle - Abonné 4 janvier 2019 14 h 29

      Il y a tenter de leur faire dire ce qu'ils ne peuvent pas dire et il y a une utilisation non rigoureuse des chiffres, illogique pour en tirer de mauvaises conclusions, ce qui est autre chose et qu'on voit beaucoup. On peut mal raisonner avec de bons chiffres - en raisonnant bien avec de bons chiffres, on peut quelquefois vraiment en tirer quelque chose.

      La vraie science est modeste - le chiffre peut quelquefois éclairer beaucoup, d'autres fois, moins, tout en pouvant nous aider à comprendre à tâtons la boîte noire du réel. Quelquefois, pas du tout. Ça dépend.

      Le chiffre peut être séduisant en nous donnant des impressions de certitude dans l'angoisse de l'incertitude. Un écueil cognitif à éviter - ce qui ne veut pas dire qu'il ne vaut rien dans tous les cas.

  • Jacques Dupé - Inscrit 4 janvier 2019 12 h 12

    Adieu les humains, bonjour les chiffres !

    Excellent article, qui se vérifie hélas tous les jours !

  • Raymond Labelle - Abonné 4 janvier 2019 14 h 17

    Cherchez l'erreur.

    "Avec neuf médecins par 1000 habitants, la République démocratique du Congo (RDC) se hisse au premier rang mondial de la densité médicale, loin devant le Canada (2/1000), selon la CIA. Mais l’espérance de vie y plafonne à 58 ans. Cherchez l’erreur."

    La voici: la santé publique ne dépend pas que la densité médicale. D'autres facteurs, seuls on combinés de façon différente, ou tous ensemble, peuvent avoir une incidence plus grande sur cette santé, comme par exemple: la pauvreté, les conditions d'hygiène, l'absence de massacres, l'alimentation, la présence de maladies incurables comme le Ebola, l'accès aux médicaments et d'autres facteurs.

    Quand même très intéressant de connaître ce chiffre - vaut d'être signalé. L'auteure est probalement consciente de ceci et son "cherchez l'erreur" est probablement ironique. Mais je fais quand même cette intervention - important de se souvenir que la santé ne dépend pas que de la proportion de médecins.