Durs lendemains pour la boxe

Adonis Stevenson est tombé au onzième round sous les coups répétés à la tête assenés par son adversaire Oleksandr Gvozdyk, dans un combat présenté samedi soir au Centre Vidéotron à Québec.
Photo: Mathieu Belanger Getty Images Agence France-Presse Adonis Stevenson est tombé au onzième round sous les coups répétés à la tête assenés par son adversaire Oleksandr Gvozdyk, dans un combat présenté samedi soir au Centre Vidéotron à Québec.

Après la perte de conscience, la prise de conscience. Pour l’entraîneur Denis Hince, vieux routier de la boxe au Québec, le K.-O. brutal qui a envoyé le boxeur Adonis Stevenson aux soins intensifs dans un état critique au terme de son dernier combat, tenu à Québec samedi soir, devrait forcer l’introspection dans l’univers de la boxe professionnelle pour trouver de meilleures façons de protéger les athlètes.

« Un sport qui se remet en question, c’est un sport vivant qui continue à progresser, dit au téléphone M. Hince, qui préside la commission des entraîneurs de la Fédération québécoise de boxe olympique. La boxe va toujours rester un sport à haut risque pour le participant, et c’est pour cela qu’il faut rester alerte sur ce risque et sur les manières d’en réduire et de limiter l’impact sur les boxeurs. »

Adonis Stevenson, lui, n’a pas réussi à esquiver la menace samedi soir en tombant sous des coups répétés à la tête assenés par son adversaire Oleksandr Gvozdyk au onzième round de ce combat. 

L’homme de 41 ans, père de cinq enfants, était entré sur le ring pour défendre son titre de champion du monde des mi-lourds face à l’Ukrainien de 31 ans. Il en est sorti sur une civière, direction l’hôpital de l’Enfant-Jésus de Québec où, dans la nuit de samedi à dimanche, il a été placé sous « sédation contrôlée », ont indiqué les autorités médicales, qui qualifiaient lundi l’état du boxeur dans le coma de « stable ».

« C’est une issue terrible, a commenté Marie Robert, présidente de la Fondation NeuroTrauma Marie-Robert, qui finance depuis 25 ans la recherche sur les traumatismes crâniens au Québec. La boxe est un sport dont le but est de provoquer l’inconscience et qui se nourrit de la violence pour briser le corps et briser la vie des gens. Pour protéger les athlètes, il est temps de mettre fin à ce sport, à sa pratique et surtout à sa vénération. »

On a tendance à l’oublier, mais le K.-O. est très minime dans l’ensemble des combats, ce qui fait de la boxe un sport où les traumatismes crâniens sont au final moins importants que dans d’autres, comme le football, le hockey, les sports de glisse, l’alpinisme…


La boxe, un sport à proscrire ? La Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) semble partiellement d’accord en proposant depuis plusieurs années d’interdire « tous les sports où les coups délibérés à la tête sont permis et encouragés », et ce, uniquement « avant l’âge de 18 ans ». 

Le groupe de médecins ajoute toutefois que les adultes qui pratiquent ces sports doivent le faire en étant informés et en acceptant « de manière formelle les risques inhérents à une telle pratique ».

Vision réductrice
Toutefois, Denis Hince trouve plutôt « simpliste » la façon dont les commentateurs de l’incident qui a placé Adonis Stevenson dans le coma réduisent désormais la boxe à un sport qui court après la commotion cérébrale comme carburant de son spectacle. 

« Le but d’un combat n’est pas d’arracher la tête de l’autre, dit-il. Il y a des boxeurs qui boxent avec finesse et qui donnent également un bon spectacle. Par ailleurs, on a tendance à l’oublier, mais le K.-O. est très minime dans l’ensemble des combats, ce qui fait de la boxe un sport où les traumatismes crâniens sont au final moins importants que dans d’autres, comme le football, le hockey, les sports de glisse, l’alpinisme… »

La science tend à donner raison à l’entraîneur. Après l’analyse des cas de traumatismes crâniens recensés dans la plupart des sports, une étude canadienne pilotée en 2015 par Paul Ronksley, de l’Université de Calgary, a établi que le risque était de loin plus élevé dans la pratique du rugby avec 4,18 commotions cérébrales pour 1000 expositions à la pratique de ce sport. Suivent le hockey (1,2) et le football (0,53). 

Le risque moyen dans l’ensemble des sports est de 0,23 cas pour 1000 expositions, comprenant la lutte et le taekwondo. La boxe n’était pas à l’étude. Le volleyball (0,03), le baseball (0,06) et le cheerleading (0,07) sont, quant à eux, les sports les moins risqués en matière de commotions cérébrales.

Même si elle a été spectaculaire, la perte de conscience d’Adonis Stevenson reste malgré tout un cas isolé, juge Denis Hince tout en l’expliquant par la convergence de facteurs aggravants. 

« Nous étions face à un boxeur qui a évité pendant longtemps les combats significatifs, dit-il. Samedi, en face de lui, la jeunesse de son adversaire a fait la différence à la fin du combat. C’est facile à dire, maintenant que le drame s’est produit, mais il y a eu un coup de trop samedi soir, coup que l’arbitre aurait pu éviter en les séparant plus rapidement. »

Pistes de solution
Selon M. Hince, la boxe professionnelle, qui a déjà fait passer le nombre de rounds dans un combat de championnat de 15 à 12, pour réduire les risques de blessures, qui augmente de manière prévisible à la fin des combats, devrait désormais penser à faire tomber ce nombre à 10 et à réduire leur durée de trois à deux minutes. 

« Ce sont des pistes de solutions simples, dit-il, qui vont mieux protéger les boxeurs sans pour autant nuire à la qualité du spectacle. »

M. Hince estime par ailleurs qu’après 40 ans, les boxeurs devraient aussi avoir « l’intelligence d’arrêter avant l’accident ». 

« Il y a l’appât du gain, c’est vrai [avec une bourse qui, dans le cas du combat Stevenson-Gvozdyk, devait représenter plusieurs centaines de milliers de dollars], dit-il. Tout le monde a le droit de gagner sa vie, sans avoir à la perdre. » 

Un risque qui plane toujours aujourd’hui au-dessus du boxeur inconscient. Et il ajoute : « La boxe va survivre à un incident comme celui-là. Mais pour cela, elle va devoir en tirer les enseignements qu’il faut. »

7 commentaires
  • Bruno Vézina - Abonné 4 décembre 2018 08 h 03

    Comme société on devrait réfléchir à l'abolition de la boxe comme spectacle à sensation ..
    C'est ni plus ni moins qu'une forme de corrida, que l'on questionne d'ailleurs, pour ce qu'on fait au taureau !
    Alors qu'à Montréal on s'apprête à interdire au chevaux de tirer la cariole pour soi-disant le bien-être des chevaux ! ... on permet ce spectacle de gladiateurs des temps anciens à se taper sur la gueule jusqu'à qu'un combattant s'écroule... méchant paradoxe tant qu'à moi !
    Bruno Vézina

  • Rino St-Amand - Abonné 4 décembre 2018 09 h 47

    Le cercle vicieux du capitalisme

    La compétition est à la base du capitalisme, et ce capitalisme ne peut donc faire l’économie d’en faire la promotion. Pour ce faire, on en fait un spectacle (de boxe, de formule 1, de saut acrobatique, etc.) qui met en scène ceux qui sont assez téméraires pour risquer leur vie pour une poignée de fric. Ainsi, on nous montre des choses tellement incroyables, tellement hors de l’ordinaire, que les foules accourent et en redemandent. Cette force d’attraction sur les spectateurs en fait un véhicule publicitaire de premier ordre. Le multinationales sont disposées à y mettre le gros prix pour s’y faire voir, et ainsi renflouer la cagnotte réservée aux meneurs dans ces spectacles. Et comble de l’ironie, notre radio d’État qui prétend vivre sans publicité, ne cesse de s’époumoner pour ces téméraires du spectacle, ce qui revient à la meilleure publicité dont peut espérer cette industrie multi-milliardaire.

  • Claude Gélinas - Abonné 4 décembre 2018 10 h 21

    Un sport dont l'objectif ultime est d'abattre dangereusement son adversaire.

    Un sport dont le but ultime est de mettre "knock out" un adversaire est-il un sport ou une acitivité mettant la vie des participants en danger. Dans ce contexte pourquoi ne pas interdire les coups portés aux visages et à la tête que ce soit à la boxe, à la lutte ou au hockey ? Pourtant n'est-il pas interdit à la boxe de donner des coups en bas de la ceinture. Curieusement l'on protège davantage les c... que le cerveau. C'est dire que la civilisation a bien peu progressé. Des barbares !

  • gaston bergeron - Abonné 4 décembre 2018 17 h 26

    On parle des autres sports...

    mais ceux-là n'ont pas pour objectif d'assommer l'adversaire unique en face de soi, même « légèrement »!

  • Jean Dufresne - Abonné 4 décembre 2018 19 h 43

    Journalisme ou chronique?

    Quel mauvais papier. On cite quelqu'un qui suggère qu'il y a moins d'incidence de commotions à la boxe qu'ailleurs, on suggère que la science lui donne raison puis on cite une étude scientifique (?) sur ces incidences. On mentionne cinq sports, une moyenne non-pondérée puis on glisse, inopinément, que la boxe ne faisait pas partie de l'étude... Si la boxe n'en faisait pas partie il ne fallait tout simplement pas la citer et plutot dire qu'il n'existe pas d'étude (oue que vous ne l'avez pas trouvée) qui supporte l'assertion de la personne interviewée. Je vous suggère un entretien avec Brian Myles sur le sujet suivant: rigueur journalistique. Je suis un abonné de longue date et je m'attends à beaucoup plus de mon Devoir. En un mot: poche.

    Cordialement,

    Jean B. Dufresne, Montréal