Assaut des médecins américains contre le lobby des armes à feu

«Les armes à feu ne nuisent pas seulement à notre travail, elles nous touchent aussi intimement», a résumé le traumatologue Joseph Sakran de l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore dans les pages du «Washington Post» cette semaine.
Photo: Scott Olson / Getty Images / AFP «Les armes à feu ne nuisent pas seulement à notre travail, elles nous touchent aussi intimement», a résumé le traumatologue Joseph Sakran de l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore dans les pages du «Washington Post» cette semaine.

Mercredi matin, l’exaspération a attisé le cynisme du chirurgien américain Ben Zarzaur, qui sur Twitter s’est offusqué, sourire en coin, de la diffusion par les autorités sanitaires d’un rappel alimentaire pour des « laitues romaines contaminées » en raison du décès de onze personnes tuées par la bactérie E. Coli. Pendant ce temps, a-t-il écrit, « près de 35 personnes meurent chaque jour de blessures infligées par des armes à feu », qui elles n’ont toujours pas été ciblées par un tel avis de retrait.

Tous unis contre les pistolets, fusils et autres machines à tuer : depuis quelques jours, le corps médical américain se mobilise en ligne et tire en rang serré sur la National Rifle Association (NRA), le porte-étendard du lobby des armes à feu au pays de Donald Trump, en exposant au grand jour les conséquences tragiques de la violence par balles sur leur travail.

Photos de salles d’opération ou de matériel médical ensanglantés après une intervention induite par l’usage d’une arme à feu. Gros plan sur des blessures par balles. Commentaires indignés. Les scènes qu’ils livrent sur les réseaux sociaux sont crues, les propos sont directs et surtout accompagnés du mot-clic #ThisIsOurLane ou #ThisIsMyLane (c’est de notre ou de mon ressort), qui tend à imposer la voix de ces acteurs de première ligne dans le difficile et interminable débat sur le contrôle des armes à feu.

« Jusqu’à maintenant, les médecins hésitaient à parler de toutes ces horreurs, provoquées par les armes à feu, qu’ils sont obligés de côtoyer quotidiennement, résume le traumatologue Mark J. Seamon, joint par Le Devoir à Philadelphie. Mais plus maintenant. Pour moi, ce qui se passe en ce moment, ce n’est pas un mouvement politique. C’est un mouvement qui cherche à mettre fin à la mort d’Américains et à prévenir les blessures par balles, ce en quoi le corps médical est expert. »

Feu aux poudres

C’est un tweet incendiaire de la NRA, demandant aux médecins de « s’occuper de leurs affaires » (« stay in your lane ») qui a mis le feu aux poudres, il y a quelques jours. Le groupe de pression à la solde de l’industrie de l’armement et de la peur répondait alors à un éditorial du Collège américain des médecins publié dans les pages du Annals of Internal Medicine. Les médecins y réclamaient une énième fois un plus grand contrôle du commerce des armes à feu aux États-Unis, et ce, pour enrayer la « crise de santé publique » qu’elles génèrent.

« La moitié des articles [de cette revue] sont complaisants envers le contrôle des armes à feu, a alors répliqué la NRA. Mais le plus dérangeant, c’est que les médecins ne semblent consulter personne d’autre qu’eux-mêmes » pour justifier leur position.

Contre-attaque. « Voilà à quoi je ressemble lorsque je me mêle de ce qui me regarde », a résumé alors la chirurgienne de Los Angeles Kristin Gee en publiant une photo de ses chaussures et de son pantalon maculés de sang après une intervention chirurgicale qu’un meilleur contrôle des armes à feu aurait pu empêcher.

« Nous ne resterons plus silencieux face aux conséquences de cette violence. Je prends la parole pour ce patient, ses parents qui ne seront plus jamais les mêmes et pour tous ceux qui vont suivre et qui ne le devraient pas. »

En près de deux semaines, plus de 25 000 messages du genre ont colonisé les réseaux sociaux en réponse à ce que les médecins qualifient d’« arrogance »de la NRA.

Depuis lundi, un ressac de la vague se fait même sentir après qu’une urgentologue de l’Illinois, Tamara O’Neal, a trouvé la mort dans le stationnement du Mercy Hospital de Chicago, tombée sous les balles d’un ex-compagnon. Un policier appelé sur les lieux et une étudiante en pharmacie qui passait par là ont également trouvé la mort dans la séquence de cet événement désespéré.

« Les armes à feu ne nuisent pas seulement à notre travail, elles nous touchent aussi intimement », a résumé le traumatologue Joseph Sakran de l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore dans les pages du Washington Post cette semaine.

Ce médecin est l’instigateur du compte @ThisIsOurLane, auquel plus de 17 000 personnes se sont abonnées à ce jour, et l’un des leaders du mouvement de médecins partis en guerre contre la NRA. À 17 ans, l’homme a été atteint par une balle à la gorge lors d’une dispute qui s’est produite durant une partie de football à l’école.

« La vie de trop d’Américains est ébranlée par les armes à feu, dit Mark J. Seamon pour justifier son engagement dans cette campagne spontanée sans précédent dans le milieu médical américain. Les propos déplacés de la NRA ont été le plus fort catalyseur que j’aie vu dans ma carrière de traumatologue pour libérer la parole sur la crise sanitaire provoquée par les armes à feu ».

Le meilleur des remèdes

#ThisIsOurLane n’est d’ailleurs pas sans rappeler les manifestations étudiantes historiques contre les armes à feu déclenchées après la tuerie de Parkland au printemps dernier. Dix-sept personnes avaient alors trouvé la mort dans une école de la Floride, un État américain pro-armes.

« J’ai annoncé la mort d’un proche à un nombre incalculable de mères, pères, soeurs, frères, femmes, maris, fils et filles, dit M. Seamon. Ce n’est pas facile, et je ne veux plus avoir à le faire. Je crois aussi qu’aucun Américain ne devrait périr sous les balles d’une arme à feu et que nous avons le pouvoir de prévenir ce genre de morts. »

Et il ajoute : « Comme pour n’importe quoi d’autre, la prévention sera toujours le meilleur et le plus efficace des remèdes. »

Mardi, dans un nouvel éditorial, l’Annals of Internal Medicine a réitéré l’importante de tenir tête au lobby des armes à feu pour qu’enfin des contrôles plus stricts soient imposés à ce commerce.

« Les médecins ont la responsabilité de trouver des réponses à des problèmes de santé et de sécurité, peut-on lire. Ceux qui cherchent à faire taire les avancées en matière de lutte contre les blessures liées aux armes à feu se mettent surtout dans une voie qui va les conduire dans un cul-de-sac. »

Aux États-Unis, bon an, mal an, près de 35 000 personnes succombent à des blessures induites par une arme à feu, selon les données du Centers for Disease Control and Prevention, soit l’équivalant de la population de Val-d’Or. Les suicides comptent pour les deux tiers de ces décès. Au rythme de 670 âmes soustraites par les armes chaque semaine, le pays est celui où le plus grand nombre de civils meurent par balles annuellement.

Quelque 57 % des Américains vivent dans un ménage possédant une arme à feu, selon le Pew Research Center ; 66 % des propriétaires d’armes en possèdent plus d’une et près de 94 % estiment que ces armes sont « essentielles » pour protéger leur liberté de parole.