Loteries vidéo: Loto-Québec a-t-elle perdu son pari?

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec envisage de déménager le salon de jeux dans un secteur touristique, loin des joueurs démunis, et de le transformer en casino.
Photo: Paul J. Richards Agence France-Presse Le gouvernement de la Coalition avenir Québec envisage de déménager le salon de jeux dans un secteur touristique, loin des joueurs démunis, et de le transformer en casino.

Les joueurs qui fréquentent les salons de jeux de Loto-Québec dépensent plus de 3000 $ par année dans les jeux de hasard. Selon ce que Le Devoir a appris, il s’agit d’une somme record, surpassant les dépenses associées à toutes les autres formes de jeu, et qui interpelle les responsables de la santé publique.

Les dépenses annuelles des adeptes des deux salons de jeux — des minicasinos établis à Trois-Rivières et à Québec — dépassent même celles des joueurs d’appareils de loterie vidéo, considérés comme les jeux de hasard et d’argent les plus problématiques.

Ces données sont tirées d’une étude de la Direction de santé publique de Montréal (menée avec six partenaires) qui sera dévoilée jeudi et que Le Devoir a obtenue. Les chercheurs ont interrogé pas moins de 10 005 adultes québécois sur leurs habitudes de jeu par le biais d’un sondage probabiliste mené par téléphone fixe, par téléphone mobile et par Internet.

L’enquête, menée entre le 29 novembre 2017 et le 15 mars 2018, conclut que les deux tiers des Québécois (65,6 %) jouent à des jeux de hasard et d’argent, une proportion stable depuis 2012, mais qui a diminué depuis 2002 (81 % de la population adulte jouait).

Les bonnes vieilles loteries restent le jeu de hasard et d’argent le plus populaire au Québec. Six Québécois sur dix achètent des billets de loterie. Ils dépensent en moyenne 222 $ par année. C’est nettement moins que la somme dépensée par les adeptes des salons de jeux, qui dépensent annuellement 3113 $ dans l’ensemble des jeux de hasard (et non uniquement dans les salons de jeux).

En comparaison, les amateurs d’appareils de loterie vidéo dépensent 2053 $ par année, toujours dans l’ensemble des jeux de hasard et d’argent. Les joueurs de casino, eux, dépensent 1092 $ par an pour des jeux de hasard et d’argent.

« Ce sont les premières données qu’on obtient sur les salons de jeux, qui ont été créés il y a onze ans. Ces données nous démontrent que c’est un endroit où on doit faire de la prévention et offrir davantage d’encadrement, un peu comme pour le cannabis, qui vient d’être légalisé », dit Jean-François Biron, de la DSP de Montréal, coordonnateur de cette enquête sur les jeux de hasard.

Un avenir incertain

L’avenir du salon de jeux de Québec paraît incertain. Ce minicasino comportant 335 machines électroniques est situé au centre commercial Place Fleur-de-Lys, dans un quartier où vit une population vulnérable.

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) envisage de déménager le salon de jeux dans un secteur touristique, loin des joueurs démunis, et de le transformer en casino.

En attendant ce changement de cap, les sommes records dépensées par les adeptes des salons de jeux ne sont pas étonnantes : les revenus des deux établissements ont explosé depuis six ans. Les recettes du salon de Québec ont presque triplé pour atteindre 45,6 millions de dollars, et celles du salon de Trois-Rivières ont pratiquement doublé, à 15,8 millions.

À leur création en 2007, les salons de jeux étaient décrits par Loto-Québec comme une façon de réduire l’accessibilité aux appareils de loterie vidéo — en réduisant de 31 % le nombre de lieux offrant ces jeux controversés. La société d’État a cependant abandonné au fil des ans une série de mesures visant à prévenir les excès : l’alcool est désormais permis dans les aires de jeu, on trouve un guichet automatique sur place, les salons de jeux font de la publicité et de la promotion, et les joueurs n’ont plus accès à une carte à puce permettant de limiter le temps et l’argent qu’ils désiraient consacrer à leurs sessions.

Jeu en ligne

La montée du jeu en ligne est l’autre grande tendance révélée par le sondage de la DSP ; 5,2 % des répondants indiquent jouer à des jeux d’argent sur Internet. Une autre étude publiée en 2012 avait estimé cette proportion à 1,5 %. On ne peut affirmer pour autant que le nombre de joueurs en ligne a triplé, car les méthodes des deux études sont différentes, mais la tendance est sans aucun doute à une montée du jeu en ligne, explique Jean-François Biron.

Ce constat concorde avec la hausse importante des revenus du jeu en ligne à Loto-Québec : les recettes ont augmenté de 37,5 % uniquement entre les exercices financiers 2016-2017 et 2017-2018, rappelle l’étude. Le jeu en ligne sur le site de Loto-Québec s’est diversifié au cours des dernières années, avec l’ajout de loterie par tirage, de paris sportifs, de bingo et de machines à sous, notent les chercheurs.

45,6 millions
Les recettes du salon de jeux de Québec ont triplé au cours des six dernières années. Celles du salon de Trois-Rivières ont doublé pour atteindre 15,8 millions.

« Plus généralement, l’intégration grandissante des technologies de l’information et des communications dans les habitudes de consommation de la population est aussi à prendre en compte, souligne le rapport. Le secteur des JHA (jeux de hasard et d’argent) en ligne demeure un objet dont il faudra suivre l’évolution. Il est possible que l’émergence d’une clientèle plus importante de joueurs de loterie en ligne, ou le développement de JHA hybrides, s’inspirant de jeux vidéo, contribue dans le futur à diversifier le paysage des JHA en ligne. »

Si les deux tiers des Québécois se décrivent comme des joueurs, le tiers (34,4 %), évidemment, ne jouent jamais. Un autre tiers (29,5 %) jouent entre une fois par mois et une fois par semaine, la même proportion (28,8 %) jouent moins d’une fois par mois et 5,4 % jouent plus d’une fois par semaine. Les régions qui comptent la plus forte proportion de joueurs sont le Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’Abitibi-Témiscamingue, Lanaudière, la Mauricie–Centre-du-Québec, la Côte-Nord et la Montérégie. Plus de sept adultes sur dix se décrivent comme des joueurs dans toutes ces régions.

Des mesures pour prévenir les excès

Loto-Québec a mis en place ces initiatives pour empêcher le jeu excessif dans les salons de jeux :

programme d’auto-exclusion d’une durée de trois mois à cinq ans ;

formation des employés pour détecter les gens en détresse et agir avec eux ;

espace voué à l’information et à la sensibilisation appelé Centre du hasard, dans les deux salons de jeux ;

ententes avec des intervenants comme le Centre de crise de Québec et le Centre Domrémy à Trois-Rivières ;

interdiction d’accès pour les moins de 18 ans ;

aucun crédit, sous quelque forme que ce soit, ne peut être accordé aux clients.
3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 22 novembre 2018 08 h 24

    Chapeau à celles et ceux ayant réalisé cette recherche et...

    ...à vous monsieur Fortier de nous la partager.
    Je me limiterai à commenter la phrase apparaisant sous la photo de cet artcile. Phrase se lisant comme suit : « Le gouvernement de la Coalition avenir Québec envisage de déménager le salon de jeux dans un secteur touristique, loin des joueurs démunis et de le transformer...... »
    Puisse monsieur Legault et personnes responsables du dossier réaliser ce qu'ils envisagent de faire.
    J'interpréterai votre geste comme en étant un de responsabilité citoyenne sociale.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Frédéric Jeanbart - Abonné 22 novembre 2018 12 h 16

    Bah

    Des études et des analyses.... C'est bien mais ça ne sert à rien quand on ne va pas au fond des sources des problèmes, sinon qu'à s'en émouvoir. Cette dernière chose qui sans doute nous rappelle combien nous sommes des êtres moraux, mais il semble que ça ne serve qu'à cela (ce qui souvent se transforme en hypocrisie rampante). :-) Je m'explique : quand une société tend à faire graviter ses jugements et considérations exclusivement autour de l'argent, devenant ainsi l'élément culturel dominant pour juger de tout et de rien, les esprits faibles (qui sommeillent en nous tous) et les pauvres n'ont d'autre choix que de jouer leur chance au Casino, sinon qu'à magouiller leur "ascension sociale" (en l'occurrence leur portefeuille), ceci étant plus simple qu'être réellement "fort" (au Casino, une "chance" qui n'est pas équitable mathématiquement parlant ; au Casino de la Bourse, où les cartels et la magouille d'initiés ont de plus en plus les coudées franches). Quand l’existentialisme est basé sur l'argent, on peut même voir des mafieux/crime organisé prendre le haut du pavé en frettant avec les cercles de pouvoir municipaux ! ;-)

    Exemple... Je tique toujours quand le gouv. annonce ses réformes de l'éducation à coups de montants et de rhétoriques politico-émotives, plutôt qu'en décrivant les plans et conséquences visées, agissant dès lors tel un vendeur de minoune. Comme si son rôle et pouvoir unique est de signer des chèques (tandis qu'il utilise son pourvoir réel en douce, détournant les issues et donc les intentions politiques des électeurs, ce pouvoir ne servant plus qu'à lui-même). Or, malgré ces dévots de "God Dollar", la connaissance, la culture et l'expérience humaine ne peuvent se transmettre par l'argent ou le béton. Entretemps, on acquiert moins d'outils intellectuels permettant d'être positivement critique en une saine démocratie, ce qui se résout en l'insulte/mensonge, en des joutes d'orgueil nommés "débats" et imposées par la mentalité du média-spectacle...

  • Denis Paquette - Abonné 22 novembre 2018 16 h 04

    les administrateurs ne doivent pas être des gens avec une culture discutable

    il est évident que vaut mieux que ce soit les états qui empochent les profits de la drogue et du jeu, mais ce n'est pas une raison pour ne pas faire de la prévention , mon opinion est que le choix des administrateurs ne doivent pas être des gens avec une culture discutable