La science des émotions

«Les gens sont fascinés par leurs propres émotions. Cette idée, par exemple, qu’accepter ses émotions négatives puisse être une stratégie efficace à long terme pour optimiser son bien-être a beaucoup circulé», affirme Brett Ford.
Photo: Filippo Bacci Getty Images «Les gens sont fascinés par leurs propres émotions. Cette idée, par exemple, qu’accepter ses émotions négatives puisse être une stratégie efficace à long terme pour optimiser son bien-être a beaucoup circulé», affirme Brett Ford.

Étudier, scientifiquement, les émotions ? « Bien sûr », répond Brett Ford.

Cette professeure adjointe au Département de psychologie de l’Université de Toronto a toujours été fascinée par la façon dont les gens vivent et expriment leurs sentiments. Au point d’en faire son métier, lançant il y a plus de deux ans le Laboratoire de la science et de la santé affective [Affective Science Health Laboratory], au coeur de son alma mater.

Avec son équipe, elle cherche, par exemple, les avantages et désavantages de croire à la valeur des émotions négatives ; se demande s’il est possible de contrôler ses émotions ; évalue si la colère a un impact sur l’engagement politique (voir autre texte) ; pense les liens entre la santé mentale des aidants des patients atteints de maladie neurodégénérative et la mortalité de ces derniers. Entre autres. Regard sur ce labo qui passe les émotions au microscope. « On sait maintenant à quel point la biologie, la psychologie et la chimie sont intereliées », explique Brett Ford, qui a fondé il y a plus de deux ans ce labo du coeur et du cerveau.

« Quand je mesure le rythme cardiaque d’un des sujets que j’étudie, c’est de la biologie ; et on sait que le psychologique influence le biologique. Il faut désormais chercher à comprendre l’ensemble, à voir ces systèmes comme un tout. C’est là que plusieurs recherches en psychologie se dirigent : vers la compréhension de l’organisme humain comme un tout, de l’humain comme être biologique autant que social, existant au sein d’une culture plus large. Ça implique de considérer aussi des aspects venus de l’anthropologie et de la sociologie. Dans cette tendance, la psychologie se retrouve en belle position pour naviguer dans le concret comme dans l’abstrait. »

Le public est avide des résultats de ce type de recherche, mentionne Mme Ford. « Les gens sont fascinés par leurs propres émotions. Cette idée, par exemple, qu’accepter ses émotions négatives puisse être une stratégie efficace à long terme pour optimiser son bien-être a beaucoup circulé. »

Comment vous sentez-vous ?

Un des défis quotidiens de la chercheuse est de chercher comment, factuellement, mesurer des émotions.

« De la même manière, il est ardu de mesurer des croyances, une attitude, un degré de satisfaction dans une relation. Et c’est tous ces feelings qu’il nous faut quantifier en trouvant des manières, quelle qu’elles soient, de mesurer l’intangible. Ces expériences, par nature complexes, intègrent du subjectif mais aussi des aspects physiologiques. »

On sait tous, poursuit Brett Ford, qu’en colère, un coeur va battre plus rapidement, une respiration va s’accélérer, que l’anxiété provoque la poussée d’adrénaline.

« C’est simple de prendre le pouls. Mais le résultat demeure une seule pulsation, pas une émotion. Il nous faut donc trouver des façons de trianguler diverses expériences : on peut mesurer le sourire comme élément du bonheur — sans oublier qu’on sourit pour toutes sortes de raisons différentes, et aussi quand on est moins heureux. Souvent, les éléments colligés entrent en contradiction, ce qui est en soi intéressant. À la fin de la journée, on s’appuie beaucoup sur les réponses que nous font les patients, sur ce qu’ils nous disent quand on leur demande comment ils se sentent. Ça nous a bien servis jusqu’à maintenant. »