Découverte à Québec des vestiges d’une palissade datant de 1693

Photo: Courtoisie / Culture et Communications Québec La palissade a été découverte par hasard il y a 10 jours sur le chantier d’une maison en plein cœur du Vieux-Québec.

Le voile a été levé mardi sur la « palissade de Beaucours », l’un des derniers grands secrets du Vieux-Québec.

Les vestiges de 325 ans qui viennent d’être découverts prennent la forme d’une grande enceinte de bois d’une vingtaine de mètres de long. Étant donné sa grande fragilité, on ignore encore de quelle façon elle pourra être mise en valeur.

Pour l’heure, les archéologues mènent une véritable course contre la montre pour mettre les vestiges à l’abri avant l’hiver. Faite de bois aujourd’hui gorgé d’eau, la palissade devra être démontée pièce par pièce avant le gel.

 
Photo: Courtoisie / Culture et Communications Québec

Elle fera ensuite l’objet d’une lente opération de séchage contrôlé. « On me dit que ça va prendre deux ans avant que ça sèche », s’est étonné le premier ministre François Legault lors de l’annonce mardi matin, au Musée de la civilisation.

« La palissade faisait partie des quelques secrets qui restaient à éclaircir sur cette ville-là », a lancé quant à lui le maire de Québec, Régis Labeaume, qui a souligné que cette découverte allait « renforcer le statut de patrimoine mondial de la ville ».

La palissade de Beaucours

L’enceinte de 1693 était constituée d’un rempart de terre palissadé protégé par un fossé et un talus — le glacis — permettant de voir venir l’ennemi. Elle s’étirait sur un peu moins d’un kilomètre, entre la falaise du cap Diamant, au sud, et le coteau Sainte-Geneviève, au nord. Cette ligne de défense fermait ainsi l’accès à la ville dans l’optique d’une attaque anglaise par l’ouest, les trois autres côtés de Québec étant défendus par les falaises de la pointe du cap Diamant.

Image: Plan de la ville et Château de Québec, 1700, Levasseur de Néré C'est dans la zone encerclée en rouge que les vestiges du rempart de Beaucours ont été découverts.

Les archéologues ont découvert plusieurs segments de la fortification au cours des dernières décennies. En 1978, des vestiges ont été retrouvés sous la porte Saint-Jean. Un autre tronçon a été découvert un peu plus au nord en 1998. La section mise au jour cet automne fait au total vingt mètres de long. Seule la portion centrale — en meilleur état — sera préservée. Découverte par hasard il y a dix jours sur le chantier d’une maison, elle se trouve derrière la rue Sainte-Ursule, en plein coeur du Vieux-Québec.

La première enceinte de la capitale — une simple palissade — avait été érigée par le major Prévost en 1690, dans les mois précédant le siège de Québec par les Anglais de Phips. C’est lors de cette attaque que le gouverneur Frontenac a lancé sa célèbre phrase à l’émissaire anglais le sommant de capituler : « Je vous répondrai par la bouche de mes canons ! »

En plus de la structure de bois, les archéologues ont retrouvé des clous et des pipes, mais pas d’ossements ni de boulets de canon.

La conservation des vestiges in situ n’a pas été envisagée, le terrain excavé devant faire place à une maison privée. « Le bois est très décomposé, très endommagé […] souligne le responsable du chantier, Jean-Yves Pintal. C’est quand même invasif, comme intervention. » Son collègue le professeur retraité d’archéologie de l’Université Laval Marcel Moussette renchérit. « Vous savez, quand on fait de l’archéologie, il y a toujours un aspect qui est un peu destructeur, vous allez au fond et il faut passer au travers de tout ce qui est au-dessus. »

Fierté

L’importance accordée par le premier ministre François Legault à la découverte d’un tronçon de l’enceinte fortifiée de 1693 a surpris plus d’un archéologue, mardi. Le gouvernement du Québec a en effet sorti l’artillerie lourde pour le dévoilement en déléguant, outre François Legault, la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, et la ministre de la Culture, Nathalie Roy.

« Je suis vraiment fier comme chef de la nation québécoise de m’assurer qu’on préserve ce qu’on est, qu’on préserve cette histoire », a lancé M. Legault lors de l’annonce de mardi.

Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le premier ministre François Legault était présent lors de l’annonce, mardi matin, au Musée de la civilisation.

L’archéologue Marcel Moussette, ne se souvient pas d’avoir reçu la visite d’un chef d’État sur l’un de ses chantiers. Le spécialiste en archéologie urbaine a notamment remué le sol du premier palais de l’intendant de la Nouvelle-France, dont il subsiste des vestiges en basse-ville.

« Le site n’est pas présenté au public, il n’est pas interprété à son plein potentiel », regrette M. Moussette en évoquant les restes de ce palais aménagé dans l’ancienne brasserie de Jean Talon. « Les vestiges qu’on a excavés, ils sont encore là », insiste-t-il en évoquant notamment la présence de cachots.

Le palais de l’intendant a été érigé une vingtaine d’années avant que soit construite l’enceinte de 1693. Ses vestiges, que la mairesse Andrée Boucher voulait transformer en musée pour le 400e anniversaire de Québec, ont été délaissés en 2008 par son successeur Régis Labeaume.

L’ampleur de l’annonce de mardi a aussi étonné l’archéologue responsable du chantier. « Nous avons été très surpris, a reconnu Jean-Yves Pintal. Le travail d’un archéologue, c’est d’être à genoux dans la bouette pendant des heures et des heures. On doit aviser le ministère de la Culture de toute découverte de vestiges, particulièrement dans le Vieux-Québec. Donc, le ministère a été avisé, et à partir de là, ça nous a un peu échappé. »

Cartier-Roberval

De mémoire d’archéologue, la dernière fois qu’un premier ministre s’est présenté sur un chantier de fouilles, c’était en 2006, lors du passage de Jean Charest sur le site Cartier-Roberval de Cap-Rouge. Le chef d’État évoquait alors « l’un des épisodes fondateurs de la nation » en soulignant la valeur exceptionnelle de la colonie éphémère établie en 1541 par le navigateur Jacques Cartier et le seigneur de Roberval.

Après une première vague de fouilles financées par Québec, les vestiges ont été recouverts de caissons de bois et de toiles de géotextile, dont la durée de vie est largement dépassée. Comme le révélait Le Devoir en mai dernier, le site est aujourd’hui à la merci des animaux fouisseurs, qui ont englouti près de douze mètres cubes de sols.

Au cours de la campagne électorale, tant les libéraux que les caquistes se sont engagés à achever les fouilles du site Cartier-Roberval et à le mettre en valeur. Interrogée en marge de l’annonce de mardi, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, n’a pas été en mesure de se prononcer. « Je vais être très honnête avec vous, je ne suis pas au fait de ce dossier-là, je n’ai pas encore 100 % de la maîtrise des dossiers. » La vice-première ministre et députée de Louis-Hébert a pris la balle au bond. « Il n’y a pas de décision officielle qui a été prise encore sur le dossier, mais oui, effectivement, je me suis engagée en campagne électorale. »

Le temps presse, explique l’archéologue Richard Fiset, un spécialiste du site. « Les gens se sentent moins pressés d’agir à Cap-Rouge parce qu’on a l’impression qu’en étant dans un milieu isolé comme ça, ça protège le site, alors que c’est faux. »

Il voit donc d’un bon oeil l’intérêt du politique pour la découverte de la rue Sainte-Ursule. « C’est bon signe s’ils commencent à s’en occuper, s’ils démontrent des intentions claires. Ce n’est pas juste un discours. Ce sont nos traces, c’est notre histoire, notre origine, notre identité. »