Faut-il parler autrement du cancer?

Près d’une personne sur deux sera atteinte de cancer au cours de sa vie au Canada. La charge des mots pour décrire cette réalité difficile n’est pas neutre. Réduire les malades au statut de gagnant ou de perdant d’un « combat » intérieur qui se joue dans leurs corps a récemment enflammé les réseaux sociaux. Faut-il parler autrement du cancer ?

« Keep going Wonder Woman ! » Assise derrière son ordinateur dans la salle à manger de son lumineux condo, Anick Lemay se livre, en sourcillant, à un exercice auquel elle ne s’était pas astreinte depuis longtemps : lire les commentaires Facebook qui s’accumulent sous la plus récente édition de ses carnets. Sur sa tête : une perruque frisottée qui lui permettrait de décrocher un poste de choriste au sein du Boogie Wonder Band. Depuis avril, la comédienne raconte avec humour et franchise sur le site Web d’Urbania son diagnostic de cancer du sein, sa double mastectomie, les violents traitements de chimiothérapie et de radiothérapie qu’elle encaisse, ainsi que la vie qui continue malgré tout.

« Nous découvrons ta plume et la guerrière que tu es », écrit une certaine Manon, une phrase caractéristique du ton général de ces messages de soutien. « Tu vas tellement guérir vite j’en suis convaincue », assure Sylvie. « Lâche pas Anick tu es une gagnante », déclare Lisette.

Perdant ou gagnant

« La personne qui en meurt, c’est quoi, une perdante ? » hurle (presque) Anick Lemay, qui n’a jamais été tolérante envers les phrases toutes faites et l’est visiblement moins depuis quelques mois. « Mon entourage immédiat sait qu’il ne faut plus prononcer certains mots », explique-t-elle, au sujet de toutes ces déclinaisons de métaphores guerrières que l’on emploie pour décrire l’attitude optimale à adopter face au proverbial « ennemi ».

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteure et blogueuse Caroline Allard a eu un diagnostic de cancer en 2017.

À la mi-octobre, le décès de la comédienne Johanne Fontaine, emportée au terme de huit années de souffrance et de traitements complexes pour un cancer du côlon, faisait pleuvoir dans les médias et sur les réseaux sociaux les mêmes sempiternelles formules convenues. « La guerrière » avait « perdu » son combat contre la maladie, titraient articles et chroniques, suivis d’une déferlante de commentaires en ligne.

Des commentaires pas très différents de ce que reçoit fréquemment Anick Lemay. « C’est délicat de parler de ça parce que tous ces gens sont de tout coeur avec moi, reconnaît-elle. Et je comprends qu’il y a des gens malades qui adoptent ces mots-là pour se fouetter, qui ont besoin de mettre des gants de boxe, mais moi, j’ai plus l’impression de m’être fait passer dessus par un dix-roues, de devoir faire avec, d’embarquer dans un train parce que je n’ai pas le choix. Ça me rend perplexe quand on me dit : “Lâche pas !” Qu’est-ce que tu veux que je lâche ? »

Le courage ? Quel courage ?

Au récent gala des Gémeaux, en septembre dernier, l’animateur de la soirée télévisée, Jean-Philippe Wauthier, accueillait sur scène et décrivait ainsi les présentatrices Anick Lemay et Caroline Allard, auteure, elle aussi diagnostiquée d’un cancer du sein en 2017. « Deux femmes qui ont fait la preuve […] qu’elles étaient plus fortes que la maladie, plus fortes que le cancer, et qu’elles allaient gagner leur combat. » Longue ovation.

« Je ne lui en veux vraiment pas, à Jean-Philippe, mais je me sentais un peu toute croche après ça. Les gens nous applaudissaient parce qu’ils sont contents de nous voir en vie, parce qu’ils ont été inquiets. Mais l’idée qu’on est plus fortes que la maladie, ça me mettait mal à l’aise. On [est] tellement dans une société de performance qu’on préfère oublier que des choses peuvent nous ralentir et que la mort nous guette tous de façon plus ou moins proche. »

Se battre ? La créatrice des Chroniques d’une mère indigne, elle, s’étonnait de se « faire décrire comme courageuse, parce que prendre mes médicaments, suivre mes traitements de chimio, c’est juste faire ce que j’ai à faire ».

« Le récit du combattant, ce n’est pas que je ne l’aime pas. Le problème, c’est qu’il y a juste lui », précise celle qui préfère parler de son parcours comme d’un voyage organisé dans un pays où elle n’avait pas spécialement envie de mettre les pieds. « C’est plus d’un point de vue social, et non individuel, que ça me dérange qu’on exige des gens qu’ils soient des combattants. »

Caroline Allard raconte sa récente rencontre avec une jeune femme atteinte d’un cancer de stade 4, recevant de la chimiothérapie strictement palliative. « Elle m’a dit : “Moi aussi, je suis une combattante.” Qui suis-je pour lui dire qu’elle n’en est pas une ? » Et l’écrivaine d’ajouter que la racine grecque du verbe agoniser signifie « combattre ».

Celle qui s’est fait connaître par son blogue humoristique célébrant sa propre faillibilité maternelle — un blogue ayant généré une explosion de points de vue sur la maternité — appelle à une pareille explosion de points de vue sur le cancer, une expérience toujours éminemment intime.

« On aime ça voir des gagnants, du monde tough qui prend l’adversité à bras-le-corps, avec le sourire, observe-t-elle. On n’aime pas ça voir des gens vulnérables, faibles. C’est comme si on n’avait pas le droit d’avoir des émotions négatives. Ce qui me gossait le plus, c’était de me faire dire que l’important, c’est d’avoir une bonne attitude », dit-elle. « Oui, je suis positive, mais pas parce que je me force. Il y a quelque chose de très culpabilisant là-dedans pour les gens qui n’ont pas le goût de prendre ça positif. »

Une pente glissante

Mais pour d’autres personnes, s’imaginer dans un ring où se jouerait le combat de leur vie a permis réellement de trouver l’énergie nécessaire pour faire face au cancer. Mireille Fortier, qui a traversé coup sur coup deux cancers du sein en trois ans à l’âge de 44 et 47 ans, estime que s’imaginer dans une lutte sans merci lui a permis de galvaniser ses forces pour traverser ces deux épreuves.

« Je ne crois pas qu’on doit bannir des mots ou imposer une seule façon de parler du cancer. C’est une pente glissante, car, comme moi, d’autres personnes se reconnaissent dans ce discours du combattant. Pour moi, ce fut réellement une lutte. Si la maladie prend le dessus, ça ne veut pas dire qu’on n’a pas combattu », pense celle qui est devenue ambassadrice pour la Fondation du cancer du sein du Québec, après avoir écrit le livre Cancer du sein. Accompagnement pas-à-pas pour mieux traverser l’épreuve.

« Je trouve un peu stérile ce débat enflammé sur la sémantique sur les réseaux sociaux. Je me demande combien de ces gens qui s’insurgent sur les réseaux sociaux ont donné pour la recherche sur le cancer. Pour moi, c’est une belle perte de temps et d’énergie. » Quels mots Anick Lemay aimerait-elle entendre de ceux qui la croisent et souhaitent lui témoigner leur affection ? « Demandez-moi tout simplement : “Comment ça va ?” »

Le poids des mots

« Survivante et en sursis depuis huit ans, Johanne Fontaine a finalement perdu son long combat contre le cancer », écrivait Luc Boulanger dans La Presse + le 12 octobre. Après avoir reçu une demi-douzaine de courriels de lecteurs heurtés par son choix de mots, le journaliste faisait une mise au point sur sa page Facebook personnelle et choisissait de remplacer le verbe « perdre » par « terminer » dans la version en ligne de son article (« Le repos de la guerrière »).

« Pour moi, ce texte, c’était une façon de dire qu’il y avait quelque chose d’exemplaire dans sa résilience, et vraiment pas de dire que je la trouve looser, au contraire », explique le collègue au bout du fil. « Quand on écrit, on essaie de mettre des images — même si celle-là était une image facile. Tu ne veux pas que ça ait l’air d’un communiqué de presse. »

« Ça m’a fait réfléchir au poids des mots quand il est question de sujets aussi délicats que le cancer. Tu ne penses pas forcément qu’il y a parmi tes lecteurs des gens qui se sont déjà battus. Alors tant mieux si ça peut m’aider à faire de meilleurs textes. »
6 commentaires

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  • Gilles Marleau - Abonné 27 octobre 2018 05 h 59

    Excellent article

    Excellent article qui nous force à admettre qu'il y a des forces naturelles avec lesquelles nous devons composer, des négatives et des positives, et chercher à faire de notre mieux. Nous humains devons en tout réalisme et humilité reconnaître notre petitesse devant ces forces et en même temps la grandeur de notre goût de vivre qui nous amène à croire même à la vie après la mort , ce en quoi nous pouvons croire grâce à Jésus fils de Dieu qui est venu nous le révéler avec autorité.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 27 octobre 2018 09 h 18

    La boue et la rouille

    Tout à fait d'accord avec Mme Lemay.
    Très fatiguant ce discours semé de batailles et de victoires.
    Cela ressemble toujours au discours de l'entreprise gagnante, de la réussite entrepreneuriale dont la richesse ruisselle sur la «communauté» . Il faut des «exemples inspirants», comme en politique, avec des applaudissements plus ou moins sincères, pour encourager les blessés...

    Car en fait, l'image guerrière serait plutôt celle du soldat qui, grièvement blessé, est à terre, dans la boue, agonise et voit les jambes et les pieds des autres soldats qui continuent à marcher en ligne, indifférents, ou eux mêmes, terrorisés.
    Bref, le soldat blessé attend des gestes simples de secours, pas des discours pompeux et pompants, gavés de compassion feinte.

    À noter que l'on trouve ce baratin sur le combat très présent dans les organismes de collecte de fonds. Le «débat sémantique» est important. Les mots ont un sens quand on maitrise sa langue.

    À noter également la pauvreté d'imagination et de style de bons nombre de chroniqueurs qui utilisent ad nauseam l'image du cancer pour tout et rien: le cancer de la corruption ou bien celui de la rouille sur le pont de Québec.

  • Gilles Théberge - Abonné 27 octobre 2018 10 h 19

    Ce qui me frappe dans cet excellent article, c’est la présence unique des femmes...

    Le cancer du sein évidemment frappe surtout les femmes, mais le cancer c’est plus que ça. Et les hommes ne sont pas épargnés.

    Heureusement les femmes, portent le flambeau. Merci beaucoup.

  • Michel Lebel - Abonné 27 octobre 2018 15 h 57

    Pas un langage guerrier!


    Quel langage est approprié pour parler du cancer quand on n'a pas le cancer? Mais j'ai connu des personnes qui l'ont eu. Plusieurs rejetaient l'image du combat, de guerre contre cette maladie. Elles préféraient plutôt qu'on parle de ''vivre avec'', oui vivre, vivre pleinement le moment présent, et non prendre immédiatement le noir dès le diagnostic reçu (si possible). Donc une réaction positive pour se débarrasser de cette ''cochonnerie''. Le cancer est anti-vie et toute personne est faite pour la vie, pas la petite, mais la grande vie.

    Michel Lebel

  • Denis Potvin - Abonné 27 octobre 2018 21 h 50

    Il existe pourtant une autre voie...

    Scandale pour les uns, folie pour les autres :

    «Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mort corporelle,
    à laquelle nul homme vivant ne peut échapper.
    Malheur à ceux qui mourront dans les péchés mortels.»

    Prière attribuée à St-François-d'Assise