L’acceptabilité sociale, le maillon faible de la légalisation

Un sondage Ipsos, commandé par Global News, rappelait cette semaine que 6 Canadiens sur 10 ne seront pas à l’aise de consommer du cannabis en public, en dépit de la légalisation.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un sondage Ipsos, commandé par Global News, rappelait cette semaine que 6 Canadiens sur 10 ne seront pas à l’aise de consommer du cannabis en public, en dépit de la légalisation.

Depuis la légalisation du cannabis récréatif mercredi, les médias du monde entier ont dépeint le Canada, premier pays du G20 à mettre fin à la criminalisation, comme une terre de tolérance, un pays « cool », une sorte de « paradis » des adeptes du pot. Mais le consensus social autour de la plante aux vertus psychoactives est-il si grand ?

Les sondages publiés cette semaine n’ont fait que mettre en évidence le fossé qui persiste entre le virage adopté par le gouvernement Trudeau et l’état d’esprit de la population sur le sujet. Un sondage Ipsos, commandé par Global News, rappelait cette semaine que 6 Canadiens sur 10 ne seront pas à l’aise de consommer du cannabis en public, en dépit de la légalisation. La moitié n’ont pas non plus l’intention de dévoiler à leur entourage qu’ils grillent un joint de temps à autre. Même drapé du voile de la légalisation, le pot traîne dans ses effluves des préjugés tenaces, bien ancrés dans l’imaginaire populaire.

Au Québec, les sondages ont révélé que les Québécois, souvent considérés parmi les Canadiens à l’esprit le plus ouvert sur les questions sociales, sont les plus réticents au pays face au cannabis. Dès septembre 2017, un coup de sonde, mené cette fois par l’Association de la santé publique du Québec auprès de 1008 personnes, démontrait qu’une majorité (52 %) de répondants s’opposait à la levée des interdits sur le cannabis.

« Ça fait longtemps que l’appui à la légalisation au Québec est le plus faible au Canada. Je crois que cela découle en partie du traitement médiatique et qu’il s’agit d’abord d’une décision fédérale avec laquelle il faut maintenant composer », affirme Jean-Sébastien Fallu, professeur et chercheur à l’Institut universitaire sur les dépendances du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de Montréal, affilié à l’Université de Montréal.

Dans ce contexte, on ne doit pas se surprendre de l’interdit du cannabis dans les lieux publics, décrété dans plusieurs villes, et de la velléité du gouvernement caquiste à hausser l’âge légal minimal de la consommation à 21 ans.

Perceptions

L’acceptabilité sociale de l’arrivée du cannabis dans la sphère civile reste à faire, convient le professeur Fallu. Dans les États du Colorado et de Washington, l’appui à la légalisation, au contraire du Canada, s’est concrétisé à la suite de référendums qui ont permis à la population de se prononcer, ajoute-t-il. Dans ces États, des campagnes de sensibilisation publiques ont été menées pendant des années par les militants des droits civiques et des lobbys financiers favorables à cette mesure, explique aussi François Gagnon, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique (INSPQ).

Selon cet expert, dans plusieurs États ou pays, l’acceptabilité sociale n’a pas fait partie des facteurs qui ont milité pour la légalisation. En Uruguay, en dépit d’une opinion publique majoritairement opposée à la chose, c’est d’abord la menace posée à la démocratie par la corruption et l’argent des cartels de la drogue qui a prévalu, en 2013, à l’arrivée du cannabis légal dans les pharmacies. En Jamaïque, ce sont des motifs religieux, défendus par les personnes de confession rastafarienne, qui ont précipité en 2015 la levée des interdits sur la marijuana.

Selon Jean-Sébastien Fallu, le malaise persistant d’un fort segment de l’opinion publique québécoise par rapport à la légalisation découle de la teinte qu’a prise le débat dans les médias et de la prééminence du discours médical dans la sphère médiatique.

« Dans les médias, le débat sur la légalisation s’est souvent transformé en un débat sur les “effets” du pot. Car on a beaucoup donné la parole aux médecins, aux psychiatres, qui n’ont pas une vision globale des politiques de santé liées aux drogues. On ne légalise pas le cannabis parce que c’est bon pour la santé, mais parce qu’en matière de santé publique, c’est “moins pire” que les effets pervers de la prohibition, notamment le fait de s’approvisionner sur le marché noir », affirme Jean-Sébastien Fallu.

On ne légalise pas le cannabis parce que c’est bon pour la santé, mais parce qu’en matière de santé publique, c’est “moins pire” que les effets pervers de la prohibition, notamment le fait de s’approvisionner sur le marché noir

« Quand les médecins ne parlent que des risques de psychoses, ça envoie un message à la population. Or ces risques pour la santé mentale existent déjà ! Ils sont peut-être pires dans un système où il n’y a aucun contrôle sur le contenu du cannabis », note-t-il.

En faisant une chose et son contraire (légaliser d’une part, mais poser des limites à l’âge et aux lieux de consommation de l’autre), on risque de saper une partie des effets positifs visés par la légalisation, renchérit Serge Brochu, directeur de l’Institut universitaire sur les dépendances. « En général, l’acceptabilité sociale s’accroît au fil des ans, quand les gens voient, comme au Colorado, que les débordements annoncés et les craintes annoncées ne se produisent pas », précise-t-il.

Grand écart

En devenant à la fois gardien de la santé et de la sécurité publique et pusher légal, l’État joue un rôle paradoxal. Parler du pot, oui, mais pas trop. « L’acceptabilité sociale dépend des messages et des campagnes de sensibilisation qui sont menées. Or l’État se retrouve actuellement dans une posture incohérente. Il faut normaliser certains mots pour s’éloigner des stigmates associés aux consommateurs de cannabis et en parler sans le glorifier ou le banaliser », juge Jean-Sébastien Fallu.

Ce dernier ne manque d’ailleurs pas de décrier le double discours tenu par l’État, qui ne rechigne pas à favoriser la consommation d’alcool, vendu à coups de campagnes de pub, de cartes de privilège et de ventes au rabais, un produit lui aussi psychoactif pourtant, associé à beaucoup plus de dommages, en matière de santé publique.

Après des décennies de prohibition, il faut s’attendre à ce que les préjugés restent tenaces dans l’imaginaire collectif, estime Serge Brochu. Dans les cercles sociaux, en famille, entre collègues de travail, la levée de l’interdit et la désinhibition autour du cannabis pourrait créer dans les mois à venir des situations nouvelles et des malaises avec lesquels il faudra apprendre à composer. À quoi ressembleront les partys de Noël à l’ère de la légalisation ?

« Ça va être intéressant de voir comment les gens vont réagir. Comme tous les enjeux polarisants, ça risque de donner lieu à des débats fort houleux en famille ! »

« Pour moi, prédit Serge Brochu, ça se passera comme avec la cigarette. Les gens demanderont la permission avant de fumer ou s’en abstiendront tout simplement. Mais je crois que ce qui s’en vient, ce sera un transfert vers des formes du cannabis qui dérangent moins. »

L’accès d’ici un an aux produits dérivés du cannabis, dit-il, vendus sous forme ingérable, pourrait contribuer, lentement, à changer l’image « du fumeur de joint » associée à cette substance.