Consensus québécois, dissensus français

<p>Pour une question aussi délicate que la mort, un consensus a été rapidement atteint de ce côté-ci de l’Atlantique sur le droit de demander l’aide à mourir, la France se gardant pour l’heure d’aller plus loin que le droit de refus au traitement.</p>
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Pour une question aussi délicate que la mort, un consensus a été rapidement atteint de ce côté-ci de l’Atlantique sur le droit de demander l’aide à mourir, la France se gardant pour l’heure d’aller plus loin que le droit de refus au traitement.

Dire que les avancées sociales se négocient de façon fort différente en France et au Québec est un euphémisme. Dans l’Hexagone, les foules étaient dans la rue en 2013, hautement polarisées autour du projet avalisant l’adoption et le mariage entre conjoints de même sexe. Au Québec, la mesure est passée comme une lettre à la poste.

Pour une question aussi délicate que la mort, un consensus a été rapidement atteint de ce côté-ci de l’Atlantique sur le droit de demander l’aide à mourir, la France se gardant pour l’heure d’aller plus loin que le droit de refus au traitement. Deux des principales actrices de ces réformes majeures se confient sur la façon dont ont été négociés ces délicats virages sociaux.

« Dans l’approche québécoise, c’est parfois la manière de procéder davantage que les seules valeurs qui permettent l’atteinte d’un consensus », estime Véronique Hivon, ex-ministre déléguée à la Santé et vice-présidente de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, qui s’est tenue de 2009 à 2012.

J’accepte l’idée du consensus, mais je n’accepte pas de rogner sur les droits et libertés individuelles

Si un consensus s’est dessiné assez rapidement au Québec sur la légalisation de l’aide médicale à mourir, ce n’est pas tant pour des raisons culturelles, estime-t-elle, mais bien en raison du cheminement législatif, essentiellement non partisan, choisi pour mener à terme le projet de loi en cause.

« J’étais dans l’opposition quand j’ai été nommée coprésidente de cette commission et, en commençant par des consultations pour entendre la population et les experts, nous avons pu mesurer, justement, l’état du consensus sur cette question. » Le sujet a eu le temps d’être débattu et ausculté, et avait circulé dans l’opinion publique quand le pouvoir exécutif, en 2013, a déposé un projet de loi en bonne et due forme. « Cela a été salutaire de faire le débat avant le dépôt de la loi. Nous savions où étaient les irritants. Je crois qu’au Québec, cette volonté de recherche du consensus est réelle. Par ailleurs, en France et Belgique, ce qui m’a frappée dans les débats, c’est à quel point les pouvoirs religieux étaient massivement représentés dans les opposants aux réformes sociales sur l’aide à mourir ou le mariage entre conjoints de même sexe. Ici, ç’a été plus que marginal. »

Mariage pour tous

En effet, la même année en France, le projet de loi du « Mariage pour tous » provoquait une série de manifestations dans les rues de Paris et d’autres villes de France. Les protestations ont ébranlé la France pendant plusieurs mois, même après l’adoption du projet de loi. Christiane Taubira, instigatrice du projet de loi sur le mariage entre conjoints de même sexe, ex-ministre de la Justice sous François Hollande, attribue aujourd’hui cette escalade historique non pas à un particularisme français, mais plutôt à l’émergence à cette époque d’un « espace public » pour que s’expriment les forces conservatrices.

« Les cultes, tous confondus, se sont fortement impliqués, ce qui a été plutôt rare en France. Nous savions à quoi nous attendre, ces protestations étaient attendues. Cette réforme a été mise en avant de façon très lucide », insiste-t-elle. « J’accepte l’idée du consensus, mais je n’accepte pas de rogner sur les droits et libertés individuelles », note l’ex-ministre.

Si le débat devait être refait, Christiane Taubira ne changerait pas d’un iota sa façon de faire. L’égérie du droit au mariage entre conjoints de même sexe convient qu’il existe en France une inclination pour la confrontation, « pour le repli sur ses positions », alors que le Québec se distingue pour sa recherche du consensus. Mais elle décèle toutefois plus de ressemblances que de dissemblances entre les valeurs québécoises et françaises. « Lors de ces débats sur le mariage pour tous, note l’ex-ministre, nous nous sommes d’ailleurs beaucoup inspirés de vos lois, car vous aviez su faire cela au Canada, avant la France. Je crois que ce sont toujours des sujets délicats et forts sensibles avec un fort potentiel de frictions. »


Réformes sociétales: consensus québécois, dissensus français

Participants :
Christiane Taubira, ex-ministre de la Justice en France (2012 à 2016)

Véronique Hivon, ex-ministre déléguée aux Services sociaux et coauteure du projet de loi sur la fin de vie

Gabrielle Bouchard, présidente de la Fédération des femmes du Québec

Animateur :

Franck Nouchi, médiateur du Monde et responsable éditorial du Monde Festival

26 octobre, de 10 h à 11 h

Salle Bourgie du MBAM

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