L’État vendeur de cannabis: un délicat exercice d’équilibre

Depuis le 27 septembre, près de 180 personnes suivent une formation intensive orchestrée par la SQDC afin de devenir conseiller, directeur adjoint ou directeur dans l’une des douze succursales de la société qui vont ouvrir leurs portes la semaine prochaine.
Photo: iStock Depuis le 27 septembre, près de 180 personnes suivent une formation intensive orchestrée par la SQDC afin de devenir conseiller, directeur adjoint ou directeur dans l’une des douze succursales de la société qui vont ouvrir leurs portes la semaine prochaine.

L’État vendeur de cannabis ? C’est à un difficile exercice d’équilibriste que se prête la Société québécoise du cannabis (SQDC) en vue de la légalisation de cette substance, le 17 octobre prochain. Les employés sont actuellement formés par Québec pour « faire tomber les tabous liés à la consommation du cannabis » et rendre la chose socialement acceptable, sans pour autant faire la promotion de cette consommation, indiquent des documents de formation obtenus par Le Devoir.

Depuis le 27 septembre, près de 180 personnes suivent une formation intensive orchestrée par la SQDC afin de devenir conseiller, directeur adjoint ou directeur dans l’une des douze succursales de la société qui vont ouvrir leurs portes la semaine prochaine. Dans un document de synthèse, obtenu en vertu de la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics, la nouvelle entité souligne à son futur personnel, dont la fonction est inédite, que « l’acceptabilité sociale » est au coeur de sa mission et de ses valeurs et que par ce principe, elle vise à combattre les perceptions négatives à l’endroit de la plante psychotrope.

« Consommer du cannabis ne doit pas être présenté comme un vice ou une maladie, résume le document dans la section sur l’environnement de travail et les principes d’aménagement des succursales. L’espace et le service doivent donc offrir un climat dans lequel le consommateur se sent à l’aise. »

Au-delà de l’acceptabilité sociale, la formation des futurs employés de la SQDC insiste sur l’éducation des consommateurs en matière de cannabis, sur la sécurité dans laquelle ce commerce légal doit être exploité et sur la protection de la santé par l’accès à des « produits de qualité » provenant de fournisseurs certifiés. La nouvelle société d’État précise d’entrée de jeu à son personnel que son « mandat est social » plutôt que commercial et que ses succursales doivent favoriser l’intégration « des consommateurs au marché légal du cannabis », « sans favoriser la consommation », peut-on lire.

À ce titre, la SQDC précise qu’elle ne tolérera pas des employés qui suggèrent « des produits supplémentaires au besoin exprimés par le client », qui font « la promotion de la consommation de cannabis ou de ses vertus » ou qui « partagent des expériences personnelles de consommation ou d’usage de cannabis qui pourraient encourager la consommation de cannabis ou l’achat d’une variété en particulier », indique le document de formation.

En entrevue au Devoir la semaine dernière, l’architecte de la SQDC, l’ex-président de la SAQ, Alain Brunet, a reconnu que l’équilibre entre le conseil et la promotion était précaire et que la formation du personnel a été encadrée de manière à induire chez les nouveaux employés de la société « une éthique sans faille ». « Nous avons beaucoup filtré lors du processus d’embauche les personnes trop emballées par le cannabis, qui en consomment et qui sont prêtes à en faire la promotion », a-t-il indiqué.

Aux « militants » du cannabis, la société dit avoir préféré des gens provenant du commerce de détail et « prêts à suivre plusieurs dizaines d’heures de formation », avec examens, pour s’assurer de leur mise en syntonie avec l’environnement singulier et les orientations de la société d’État chargée de la vente du cannabis légal.

Dans cinq jours, la Société québécoise du cannabis va ouvrir ses douze premières succursales, spécifiques et indépendantes du réseau de la SAQ, dotées de quinze employés chacune en moyenne. Trois vont avoir pignon sur rue à Montréal, deux à Québec et plusieurs autres à Rimouski, Trois-Rivières, Drummondville, Lévis, Mascouche, Joliette, Saint-Jean-sur-Richelieu et Mirabel.

Le personnel est formé actuellement pour informer la clientèle sur la teneur en THC — la substance active du cannabis — et en CBD — un cannabinoïde non psychotrope — des produits en vente, sur les effets psychotropes et sensibiliser les gens aux risques associés à cette consommation. Il est également formé pour « gérer » les clients menaçants, pour remarquer les personnes intoxiquées, auxquelles la vente de cannabis va être refusée, ou pour débusquer les clients majeurs qui viendraient acheter des produits pour des mineurs.

Conseillers à la vente, ces employés ne vont pas être autorisés à donner des conseils de nature médicale ou thérapeutique aux clients, insiste la SQDC dans son document de formation. Des astuces leur sont également fournies pour se sortir de discussions trop longues sur les expériences avec le cannabis dans lesquelles un « consommateur expérimenté » voudrait les embarquer.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait qu’Alain Brunet était toujours président de la SAQ, a été corrigée

3 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 12 octobre 2018 01 h 03

    Du BTP au THC (!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

  • Raynald Blais - Abonné 12 octobre 2018 07 h 59

    Gourmands de luxe

    « Consommer du cannabis ne doit pas être présenté comme un vice ou une maladie ... L’espace et le service doivent donc offrir un climat dans lequel le consommateur se sent à l’aise. » (Document de la SQDC)

    L'argent avec lequel la clientèle se procurera du cannabis dans les succursales de la SQDC sera en fait une ponction non négligeable effectuée sur les sommes devant être consacrées à son entretien, son éducation et sa reproduction comme main-d’œuvre. Plutôt qu’être alloué à résoudre le grave problème de pénurie de cette ressource, l’argent servira à alimenter, par le biais d’une société publique, le marché intérieur québécois du luxe dans un décor de lutte au crime organisé. La plus-value que l’État en retirera ne servira pas à combler la soustraction faites aux dépens de la main-d’œuvre, mais à soutenir le taux de profit d’un marché national faiblard, tout en prévenant, pansant et soignant les plus fragiles de ses clients avec l’argent restant.
    « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », diront les gourmands de luxe.

  • Marguerite PARADIS - Abonnée 12 octobre 2018 09 h 08

    CANNABIS, ALCOOL, MÉDICAMENTS

    Où est la différence entre ses différents « produits »?