Transformer un «no man’s land» en place publique

Les artistes du festival Montréal complètement cirque ont investi la place Émilie-Gamelin l’été dernier.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les artistes du festival Montréal complètement cirque ont investi la place Émilie-Gamelin l’été dernier.

Après quatre étés, les jardins de la place Émilie-Gamelin sont en passe de changer la perception de cette place publique de Montréal, longtemps boudée et associée aux miséreux de ce monde. Entre agriculture urbaine et animations, l’espace a même réussi à attirer les familles et à se tailler une place dans les guides touristiques.

Il est loin le temps où la police arrêtait 80 personnes au défunt « square Berri », lors d’une rafle destinée à nettoyer la place de ces « robineux » et des protestataires contestant la fermeture nocturne de l’endroit, nouvellement transformé en parc. C’était en 1996.

Plus de vingt ans plus tard, l’été venu, tomates et fleurs grimpantes envahissent les bacs à plantes de la place renommée Émilie-Gamelin. L’espace attire aujourd’hui autant les travailleurs venus profiter le midi du café-terrasse, les amateurs de salsa, les touristes intrigués par cette oasis urbaine que les sans-abri, qui vont et viennent au sein de cette mosaïque humaine.

Les soirs de karaoké ont même été pris en affection par certains itinérants, qui ne ratent pas l’occasion de venir y pousser la chansonnette en été.

Un lieu déserté

Quand la place Émilie-Gamelin a été intégrée au plan d’aménagement du Quartier des spectacles en 2011, on a fait l’ambitieux pari de « la mixité », de la coexistence pacifique. Mission : redonner vie pour tous les Montréalais à cet endroit mal aimé, sans expulser les « multipoqués » qui y gravitaient déjà, attirés par la présence des services communautaires et des refuges situés à deux jets de pierre.

« On partait avec beaucoup de handicaps à surmonter, l’idée n’était pas de chasser les sans-abri, mais de composer avec leur présence. Notre stratégie a été d’abord été de créer un projet pilote, avec la possibilité de se retirer en cas d’échec », soutient Pascale Daigle, directrice de la programmation au Partenariat du Quartier des spectacles (PQDS).

Toute une charge négative pesait alors sur cette place qui, bien que rénovée en 1992, était désertée par les Montréalais. Malgré la proximité de l’UQAM et de la gare d’autobus, plusieurs passants fuyaient le coeur de ce « parc » situé aux franges du quartier Centre-Sud, préférant se rabattre sur les trottoirs pour le contourner. « Il fallait créer de nouvelles habitudes », rappelle Pascale Daigle.

La place a d’abord été investie par des installations lumineuses, été comme hiver, puis par les artistes du festival Montréal complètement cirque, bien avant que les Jardins Gamelin ne produisent leurs premières pousses.

Fleurs de bitume

En 2015, l’aménagement éphémère et démontable imaginé par La Pépinière, entreprise créatrice d’espaces collectifs, prenait vie lors avec la première édition des Jardins Gamelin, conçus avec de simples palettes de bois et des conteneurs pour loger un resto-bar. Serres et jardinets créés par Sentier urbain sont venus inoculer un peu de verdure à l’immense dalle bétonnée de cet espace ingrat. La spectaculaire oeuvre suspendue de Janet Echelman a achevé de piquer la curiosité des passants. Plus qu’une stricte histoire de design urbain, l’aménagement a, au fil des ans, dépisté les conditions d’une cohabitation sereine entre sans-abri et autres usagers de cette place publique.

Photo: Elias Touil Ouverte l’an passé, la «petite maison jaune» dans le secteur est de la place, destinée aux enfants, a achevé de bousculer la perception générale.

« L’expertise de travailleurs sociaux et d’organismes communautaires ancrés dans ce quartier a été essentielle », rappelle la porte-parole du PQDS. Une réunion se tient chaque mois avec les policiers du poste 21 et des travailleurs de rue pour assurer le bon déroulement des activités dans ce lieu. « Ils font partie des solutions. Grâce à eux, on sait comment sont accueillis nos projets et quels incidents sont rapportés. Notre but, affirme Mme Daigle, est de redonner cet espace aux Montréalais, mais d’atteindre un équilibre dans la cohabitation. »

Grâce à ces « antennes », on sait aujourd’hui que les premiers jours du mois sont parfois plus « difficiles » sur la place, jour de livraison des prestations d’aide sociale pour la clientèle qui erre aux alentours. La fébrilité règne quelques jours, puis le tout retourne ensuite à la normale.

Conviviale, pour tous

Des matériaux simples et conviviaux ont été privilégiés pour ce projet d’architecture éphémère. Construit de bons vieux « 2 par 4 » et de palettes, un îlot de verdure est né au coeur du bitume. Cette sobriété a joué pour beaucoup dans l’adoption des Jardins par les Montréalais. « Il y a eu très peu de vandalisme, confirme Pascale Daigle. Les habitués se sont approprié ces matériaux familiers. » Bien sûr, la surveillance a été renforcée autour de lieux « sensibles » comme le resto-bar et les toilettes publiques, mais l’un des secrets de la mixité achevée est l’animation constante sur la place. Au cours de l’été, pas moins de 386 activités ont battu leur plein, et plus de 600 artistes ont mis du leur pour offrir 750 heures de programmation, en musique, cirque, théâtre, danse, ateliers en tout genre et jeux. Pas moins de 313 musiciens et 51 DJ, dont plus de 200 issus de communautés culturelles, ont fait vibrer les Jardins Gamelin.

Ouverte l’an dernier, la « petite maison jaune » dans le secteur est de la place, destinée aux enfants, a achevé de bousculer la perception générale. Spectacles sur scènes, ateliers, animations, visites des serres : l’arrivée des familles et d’enfants papillonnant lors de 33 matinées le dimanche fait partie des succès inespérés de ce lieu longtemps mal aimé.

« Nous avions accueilli 13 camps de jour en 2017 et, cet été, cela a doublé pour passer à 25 », confirme le PQDS. Pour Pascale Daigle, ce mélange des genres, « c’est un indice que notre objectif fonctionne ». Au fil des ans, les employés ont même fini par connaître à ce point les habitudes des sans-abri et leurs noms qu’on parvient à gérer aisément les allées et venues. Gérer les incivilités, plutôt que d’éloigner les clientèles difficiles semble être un pari gagnant.

« Je suis ravie de voir cette tolérance des Montréalais — même si Pascale Daigle confie ne pas aimer ce mot — à l’égard des itinérants. Ce profil de personnes fait partie de l’histoire du lieu, qui accueillait déjà au XIXe siècle l’asile des Soeurs de la providence, fondé par Émilie-Gamelin. »

Maintenant que la cantine, les palettes et les scènes éphémères ont plié bagage pour l’hiver, on songe déjà à la 5e année de ces jardins urbains. Les légumes récoltés ont permis d’approvisionner les soupes populaires, les papillons ont pris leur dernier envol avant le gel. Et plusieurs sans-abri attendent déjà avec envie non seulement le retour des jours chauds, mais aussi les soirs de karaoké.

Une solution durable ?

La popularité des installations urbaines éphémères ne fait pas de doutes à voir le nombre de placettes et de lieux déserts investis ces dernières années par des aménagements escamotables construits à peu de frais. Les « placottoirs » du Marché Jean-Talon, de la rue De Castelnau, de la rue Roy sont autant de copies de cette forme d’urbanisme de poche qui fait florès dans plusieurs capitales du monde. Cela est-il en passe de devenir un sauf-conduit à de réels investissements dans l’aménagement urbain durable ? « Il y a des impacts positifs et négatifs, mais ce qui est clair, c’est que l’impact de ces projets doit être évalué. Ça peut facilement devenir un alibi pour les décideurs de ne pas investir dans l’aménagement », met en garde Michel Max Raynaud, architecte et professeur d’urbanisme à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal. « Les élus ne sont pas enclins à investir là où ça ne se traduit pas en rentes foncières, comme sur la place des Festivals, ou dans des lieux non touristiques. »

Les installations éphémères permettent toutefois de « tester » des aménagements et de les moduler en fonction des besoins, ajoute-t-il. Chose certaine, ces projets qui sèment la vie dans des espaces autrefois délaissés répondent au besoin de plus en plus de citoyens de s’approprier leurs milieux de vie, pense le professeur. « Mais on pourrait aussi se décider à créer de vrais parcs qui, dans une ville comme Montréal, devraient être utilisables pendant quatre saisons. Car ce qui crée de l’intérêt, c’est la continuité. »

La place Émilie-Gamelin en chiffres

En 2016, le Partenariat a remporté le prix Ulysse 2016 de Tourisme Montréal, catégorie Innovation, développement de produit pour les Jardins Gamelin.

En 2017, Sentier urbain a remporté le prix Novae Relations communautaires et milieux de vie, pour son travail aux Jardins Gamelin.