Voter, un geste social influencé par le conjoint et l’entourage

Les plus jeunes, et les plus âgés, qui vivent davantage en solitaires, sont ceux qui votent le moins, croit André Blais.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les plus jeunes, et les plus âgés, qui vivent davantage en solitaires, sont ceux qui votent le moins, croit André Blais.

En ce jour de scrutin, irez-vous jusqu’au bureau de vote avec l’être cher ? De plus en plus d’études montrent que les normes sociales, et plus encore l’influence du conjoint, comptent pour beaucoup dans le fait d’exercer ou pas son droit de vote.

Être marié, un facteur prédisposant à la fièvre électorale ? Peut-être pas, mais il semble que le fait d’être en couple a un effet non négligeable sur la propension à se présenter au bureau de vote. L’abstentionnisme est d’ailleurs davantage le fait des personnes vivant seules, étudiantes ou célibataires.

C’est du moins l’un des constats faits à l’issue des recherches menées par André Blais, professeur au Département de sciences politiques de l’Université de Montréal, qui a scruté à la loupe le comportement de quelque 4000 personnes au Québec et en Colombie-Britannique lors des élections fédérales de 2008.

En tentant de mettre le doigt sur les causes de l’abstentionnisme, un phénomène en hausse au Canada et dans plusieurs démocraties dans le monde, ce dernier a tenté de voir si les pressions sociales interagissaient avec la décision des individus d’exercer leur droit de vote.

« En général, seulement 10 % disaient sentir une pression sociale de la part de leurs amis ou de leur entourage, mais le tiers confiaient que la décision de leur conjoint d’aller ou non voter avait une influence sur leur propre décision, et 65 % étaient convaincus que leur conjoint allait voter », affirme le professeur Blais.

Le tiers [des répondants] confiaient que la décision de leur conjoint d’aller ou non voter avait une influence sur leur propre décision

Sans être une injonction dûment exprimée, la pression ressentie chez ces électeurs découlerait plus du désir de plaire ou d’imiter le comportement de leur douce moitié, un phénomène observé dans d’autres pays du monde, ajoute ce chercheur.

En 2015, on a mesuré lors d’une enquête menée en Suisse que 62 % des répondants discutaient le plus souvent de politique avec leur partenaire, alors que le tiers des Britanniques vivant en couple se rendaient au bureau de vote bras dessus bras dessous. Cela reflète bien, estime André Blais, le fait que les électeurs sont sensibles aux normes sociales et, plus encore, au comportement électoral de ceux qui vivent à leurs côtés.

Tu votes, je vote

Compte tenu du recul des taux de participation électorale observé partout dans les pays occidentaux, beaucoup de chercheurs se sont penchés sur les facteurs sociaux qui jouent sur la propension à voter ou à s’abstenir.

Laura French Bourgeois, doctorante en psychologie à l’Université de Montréal, vient de terminer l’analyse de trois longues études menées sur le comportement électoral de citoyens, la première réalisée lors des élections américaines de 2012, l’autre aux élections générales au Québec en 2014 et la dernière, aux élections municipales de 2017 au Québec. « De façon générale, les gens interrogés accordent beaucoup de valeur au droit de vote, le voient comme un devoir, mais plusieurs ne l’exercent pas pour autant. C’est un peu comme l’exercice, ou la saine alimentation que tout le monde valorise; en pratique, plusieurs ne l’appliquent pas. La norme sociale donnant une valeur au droit de vote existe toujours, mais celle consistant à l’exercer est moins saillante », note-t-elle.

Inspirée par des expériences américaines menées pour faire « sortir le vote », la chercheuse a exposé des groupes de cobayes de tout âge et de divers niveaux d’éducation à de « faux journaux », dont les titres clamaient qu’une majorité de citoyens se rendraient aux urnes. « Plusieurs personnes étaient alors influencées par le fait que d’autres disaient vouloir aller voter », dit-elle.

Si on observe un taux d’abstention plus grand chez les jeunes, ce n’est pas qu’ils croient moins au vote, mais qu’ils observent moins ce comportement dans leur cercle d’amis, leur entourage, dit-elle. Un constat que confirme André Blais, affirmant que les plus jeunes, et les plus âgés, qui vivent davantage en solitaires, sont ceux qui votent le moins. « Il y a un affaiblissement de cette norme sociale chez les jeunes. »

Aux élections municipales de 2017, une publicité du Directeur général des élections (DGE) pressait la population d’aller voter, rappelant que moins d’une personne sur deux s’était présentée derrière l’isoloir quatre ans plus tôt. Sur le ton de l’humour, des clips télévisés montraient des glissoires, des patinoires coupées en deux, et clamaient : « Imaginez-vous si votre municipalité faisait aussi les choses à moitié ? »