L’abstention, deux points de vue

Fatigue électorale, geste politique, cynisme, désintérêt : que traduisent les taux d’abstentions et faut-il s’en inquiéter ? Deux spécialistes auscultent ce phénomène silencieux qui en dit long sur le peu d’élan politique de toute une frange de la population et sur la santé de notre démocratie. Ils arrivent à des diagnostics diamétralement opposés. Entrevues. Propos recueillis par Isabelle Paré.

Posture et imposture

Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’UQAM et auteur de Démocratie, histoire politique d’un mot

Est-ce que le taux d’abstentionnisme pose problème ?

Pour moi, ce n’est pas un problème. Ce qu’on voit, c’est que pour les spécialistes des élections et les gouvernements, l’abstention est perçue comme un problème collectif ou social, une « crise de la démocratie ». La sémantique utilisée pour décrire l’abstention traduit d’ailleurs l’idée qu’il faut trouver des solutions pour remettre les gens sur le « droit chemin ». Mais pour les abstentionnismes, c’est légitime de ne pas aller voter. Il y a en fait des gens qui ne vont pas voter par moments, ou s’abstiennent à certains ordres de gouvernement, et vont voter à d’autres. On oublie que l’abstentionnisme est quelque chose de mouvant chez un même électeur, selon les situations, les âges, les époques.

Si jusqu’à 20 à 30 % des gens ne vont pas voter, est-ce que les élus jouissent toujours d’une légitimité ?

Quel que soit le taux d’abstention, les gouvernements élus peuvent gouverner. C’est un fait objectif : les systèmes politiques fonctionnent très bien malgré des taux d’abstention élevés et ne sont jamais représentatifs de la majorité. Des politiques sont élus par 30 % des citoyens et cela n’affecte en rien leurs pouvoirs. C’est la preuve que notre système ne marche pas. Les élections américaines sont l’exemple le plus éloquent de ce paradoxe : plus de gens ont voté pour Clinton et c’est Donald Trump qui dirige les États-Unis.

Les décisions sont prises par ceux qui se présentent. Je comprends l’idée de refuser de voter parce qu’on n’aime aucun des choix. Mais s’abstenir donne plus de poids au vote des autres.

Comment expliquer cette forte proportion d’électeurs qui ne vont pas voter ?

Aujourd’hui, le métier de politicien est un de ceux qui a le plus bas taux de confiance dans la population. Il ne faut pas s’étonner des taux d’abstention. Beaucoup de gens ont l’impression que leur vote a très peu d’influence dans notre système uninominal à un tour. Il n’y a en fait pas tellement d’abstentionnistes qui sont constants et qui le font pour des raisons politiques. Mais dans d’autres cas, les gens refusent de voter par principe. C’est ce qu’on appelle le vote blanc, qui n’est pas comptabilisé dans notre système. Des partis politiques ont été créés pour incarner ce refus du système en place, comme ici le Parti nul et, à une certaine époque, le Parti rhinocéros. Et il y a plusieurs communautés, notamment autochtones et afro-américaines aux États-Unis, où, pour des raisons identitaires, il y a un rejet du droit de vote.

Est-ce que le droit de vote ne devrait pas être considéré comme un devoir de citoyen ?

Je pense que le droit de vote comprend aussi celui de s’abstenir ou d’annuler son vote. Il y a une sensibilité excessive par rapport à l’abstention. Il suffit de voir comment les gens réagissent dans un souper lorsque quelqu’un affirme ne pas avoir l’intention de voter. On parle de devoir moral ? Je pense que beaucoup de gens votent par pure contrainte sociale, comme s’ils allaient à la messe. Est-ce mieux, plus éclairé ? Le droit de vote est fondamental, mais personnellement, j’ai fait le choix de ne plus l’exercer.

Il y a des pays où les gens risquent leur vie pour voter. Nous sommes rendus tellement blasés que nous per­dons de vue la valeur de la démo­cratie.

Pour « favoriser » la participation électorale, certains pays ont instauré le vote obligatoire, qu’en pensez-vous ?

Il faut se calmer, c’est un peu excessif. C’est absurde de se battre pour un droit quand ça devient une obligation. Quand on veut punir les gens qui ne votent pas, on entre dans une logique quasi religieuse.

L’abstentionnisme ne traduit-il pas aussi un manque d’éducation à la politique ou à la citoyenneté ?

On fait du travail auprès des jeunes pour les inciter à voter en créant des élections bidon dans les écoles, on fait carrément de l’entraînement au vote. Ça répond plus aux désirs des directions générales ou des conseils scolaires, qui aiment bien savoir qui sont les leaders dans leurs écoles. À mon avis, il serait plus intéressant de montrer aux élèves des formes de démocratie directe, comme organiser des assemblées de discussions, des forums pour prendre des décisions, que d’élire des représentants fantoches.

Comment expliquer que le taux d’abstention soit plus élevé chez les jeunes ? Se désintéressent-ils de la politique ?

Les médias traditionnels accordent beaucoup d’importance à la campagne électorale, aux débats des chefs, etc. Il y a une sorte de mise en récit dans laquelle certains jeunes ne se reconnaissent pas. Ils trouvent d’autres façons de faire de la politique, en s’impliquant dans les associations étudiantes ou appuyant certaines causes environnementales. Pour eux, les élections ne sont peut-être pas ce qui a le plus d’influence sur les enjeux qui les préoccupent.

Un signe générationnel

François Gélineau, professeur et doyen du Département de sciences sociales et titulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l’Université Laval

Faut-il s’inquiéter du taux d’abstention ?

Généralement, au Québec, on parle d’un déclin du taux de participation de cinq points, depuis les années 1980, ce qui est moins qu’ailleurs au Canada. Notre taux de participation ressemble à celui de la plupart des démocraties, où une baisse est observée depuis la chute du mur de Berlin. Mais il faut faire attention aux comparaisons, car ici, l’inscription est obligatoire. La liste électorale couvre 94,81 % de la population en âge de voter. Dans certains pays, comme les États-Unis, le faible taux de couverture n’est pas reflété dans le taux officiel de participation, qui ne compile que ceux qui sont inscrits au vote [détenus et ex-détenus n’ont pas droit de vote dans certains États].

Comment expliquer cette baisse du taux de participation ?

Au même âge, les nouveaux électeurs n’ont pas le même comportement que les électeurs des générations antérieures. Le taux de participation est influencé par le cycle de vie. La cohorte des gens nés de 1940 à 1945 votait à l’âge de 18 ans dans une proportion 20 % plus élevée que les jeunes nés dans les années 1980. Cet écart ne se rattrape pas et se poursuit aujourd’hui. Donc, l’évolution de la démographie fait en sorte que ceux qui votaient le plus sont de moins en moins nombreux. Quand les vieux électeurs décèdent, ça crée une pression à la baisse sur le taux de participation.

En quoi le comportement électoral des jeunes d’aujourd’hui est-il différent de celui de leurs aînés ?

Le rapport des individus à l’État a changé au fil des décennies. Les jeunes croient tout autant à la démocratie, mais se sentent moins concernés par les élections et les enjeux qui y sont discutés. Ils ne s’attendent pas à ce que l’État, et donc les élections, joue un rôle de premier plan dans les causes qui les préoccupent le plus. On le voit avec le déclin de l’intérêt pour la question nationale, qui était autrefois un enjeu majeur à chaque changement de gouvernement. Ce l’est de moins en moins.

Le vote blanc exprime l’absence de parti politique convenable pour le citoyen. En ne me présentant pas, j’exprime mon désaccord avec ce système qui n’a rien de démocratique.

Faut-il permettre le vote blanc pour que plus de citoyens manifestent leur mécontentement à l’égard de ceux qui sont au pouvoir ?

À mon avis, cela reste marginal. Je n’attribuerais pas d’intentions politiques au 26 % des électeurs qui n’ont pas voté en 2014. Cela existe dans certains pays, mais ne représente rarement que 2 à 2,5 % du vote. Cela aurait l’avantage d’envoyer un signal plus clair aux gouvernements, mais ça ne changerait pas les résultats électoraux.

À terme, ce désintérêt pour le vote ne risque-t-il pas d’engendrer un fossé démocratique ?

Dans l’absolu, un taux de participation de 70 % n’a rien de dramatique, c’est plutôt la tendance qui est préoccupante. Faut-il changer nos systèmes électoraux pour les adapter aux nouvelles générations ? Des expériences ont été tentées ailleurs, notamment la refonte du mode de scrutin en faveur de la proportionnelle, le vote obligatoire, mais en général, cela a peu d’effet sur les taux de participation. Je pense plutôt que les politiciens devraient se demander si les enjeux qu’ils abordent, notamment lors du débat des chefs, intéressent vraiment les jeunes électeurs.

Est-ce que notre système électoral est dépassé ?

La démocratie est un système en constante évolution et beaucoup de changements ont été apportés au mode de scrutin au fil des décennies. Avant, le droit de vote était lié à la propriété. Il est fort probable qu’il y ait des inadéquations dans le système actuel, mais ça ne le rend pas pour autant inopérant. Dans les régimes comme celui de la Suisse, où la démocratie directe a instauré une multiplication de référendums, on vit aussi une fatigue électorale et des taux de participation faibles, en raison de la multiplication des appels au vote. Les gens qui disent que le système est fatigué ont raison, mais il n’y a pas de solution magique et instantanée. Si on change le mode de scrutin, il ne faut pas s’attendre à des révolutions dans le comportement des gens.

Quelles sont vos prédictions pour le taux de participation au vote du 1er octobre prochain ?

Habituellement, le taux de participation est plus élevé quand les luttes sont serrées ou quand il y a des enjeux importants, comme lors des référendums. Si on regarde les sondages d’un jour à l’autre, on ne sait pas qui formera le prochain gouvernement. Je peux me tromper, mais la situation actuelle pourrait inciter plus de gens à aller voter.


Une version précédente de ce texte, qui indiquait que la liste électorale couvre 92 % de la population en âge de voter, a été corrigée. La liste électorale couvre plutôt 94,81 %.


Une version précédente de ce texte, qui indiquait que doyen de la Faculté des sciences sociales à l’Université Laval François Gélineau se nommait Daniel Gélineau, a été corrigée.

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