Le HEC de Hanganu: une façade et des trésors

Œuvre phare de l’architecte montréalais décédé en 2017, le bâtiment de HEC jongle avec les contrastes. Extérieur versus intérieur, monumental versus détails, façade industrielle versus dos vert...
Photo: Catherine Legault Le Devoir Œuvre phare de l’architecte montréalais décédé en 2017, le bâtiment de HEC jongle avec les contrastes. Extérieur versus intérieur, monumental versus détails, façade industrielle versus dos vert...

Certains bâtiments ont marqué le paysage de Montréal par leur architecture. Peu attrayant au premier abord, l’édifice du chemin de la Côte-Sainte-Catherine gagne à se faire découvrir de l’intérieur. Quatrième texte d’une série estivale sur des bâtiments phares de la métropole.

L'échelle est monumentale, mais ce qui compte, ce sont ses échelons. C’est par cette image, bien que ce ne soient pas ses mots, que Raphaël Thibodeau résume son appréciation de l’édifice de l’École des hautes études commerciales. Il est monumental, soit. Sa force se trouve dans ses détails.

Le HEC de Dan Hanganu, érigé en 1996 sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, n’a pas fait que des heureux. Sa monumentalité, son apparence industrielle, l’amalgame de ses formes ont souvent été décriés.

Pourtant, il en a fait, des heureux. Architecte de formation, aujourd’hui photographe d’architecture, Raphaël Thibodeau est l’un d’eux, lui qui, étudiant, se plaisait dans le bain de lumière naturelle de la cafétéria.

« Je changeais souvent de place, tout dépendait du moment de la journée, dit-il en parcourant la grande aire ouverte et passablement vitrée. Manger ici, c’est vraiment être en pause. On est à l’intérieur, mais avec l’impression d’être dehors. »

Oeuvre phare de l’architecte montréalais décédé en 2017, le bâtiment de HEC jongle avec les contrastes. Extérieur versus intérieur, monumental versus détails, façade industrielle versus dos vert… C’est d’ailleurs son intégration à un boisé, ou l’intégration de celui-ci à l’architecture, qui a valu ses fleurs à Hanganu, lui qui en a reçu plein pendant sa longue carrière (musée Pointe-à-Callière, Centre d’archives de Montréal, parmi d’autres).

Autre exemple de ce projet en oppositions : on lui décerne un prix Citron en 1996 — « Sauvons Montréal juge que le nouvel édifice est la construction la plus laide de Montréal », explicitait Le Devoir —, et il obtient en l’an 2000 un prix d’excellence de l’Ordre des architectes du Québec.

Tout est unique

Photo: Catherine Legault Le Devoir Un puits de lumière domine un escalier.

Raphaël Thibodeau est conscient de la relation d’amour-haine qui accompagne le bâtiment. Lui-même a dû l’apprivoiser, faute de tout tolérer dès le début. C’est seulement après ses études, et après un an comme salarié de HEC, qu’il a compris la portée de l’ensemble — et de ses détails. « On peut faire une double lecture du projet », reconnaît-il : une en surface, une en profondeur.

« L’architecture industrielle détonne avec le quartier et avec le concept de campus. Ça peut paraître comme une insensibilité de l’architecte à ce niveau. Mais lorsqu’on s’y attarde, on découvre tout le soin apporté aux petits détails. Pour réduire les coûts, on répète souvent des choses, mais dans celui-ci, tout est unique. »

Un premier tour, à l’extérieur, révèle des éléments imperceptibles de la rue. Une passerelle bleue, digne d’un chantier, surgit de sa façade. Avec sa paroi courbée, le côté orienté vers le collège Brébeuf délaisse l’aspect industriel au bénéfice d’une forme plus organique et d’une surface texturée qui rappelle, auxyeux de Raphaël Thibodeau, l’écaille d’un poisson.

Derrière, un escalier de secours repose sur des roulettes, alors qu’il est fixe. L’entrée latérale, celle qu’on emprunte lorsqu’on arrive de la station de métro Université-de-Montréal, présente une paroi de verre qui fait fonction de gouttière. C’est sans fin.

« Mettre ça en façade, commente le photographe au sujet de la passerelle bleue, est un geste fort pour dire qu’on est là pour rire un peu, qu’on peut s’amuser avec l’architecture. »

L’intérieur possède aussi ses éléments qui se dévoilent peu à peu. Un balcon surplombe la cafétéria. Un puits de lumière domine un escalier. L’amphithéâtre, courbé en partie, renvoie à l’extérieur du bâtiment.

Aux étages, les fenêtres donnent souvent sur les terrasses vertes, aménagées ici et là. C’est la preuve, selon Raphaël Thibodeau, que l’apparence métallique de HEC cache une autre réalité.

« Plus on monte, plus on voit ces jardins, assure-t-il. C’est comme Habitat 67 [bâtiment de Moshe Safdie], qui a l’air de n’être qu’en béton, alors que chaque appartement possède sa terrasse. Ici, il y a ce souci pour utiliser chaque espace et éviter les ilôts de chaleur. »

Trois étapes

Photo: Catherine Legault Le Devoir Un balcon surplombe la cafétéria.

Raphaël Thibodeau n’est pas un spécialiste de Dan Hanganu, ni de l’architecture postmoderne à laquelle on associe l’édifice de HEC. Mais depuis sa participation à un hommage postmortem à l’homme, d’abord dans la revue ARQ (novembre 2017), puis à la Maison de l’architecture du Québec (mai 2018), le photographe est lié à Hanganu.

Dans son reportage, Thibodeau met en valeur ses coins préférés. Il aime notamment cette partie de la cafétéria qu’il désigne comme une « morsure », là où Hanganu, plutôt que d’imposer une ligne droite, contourne les arbres. Il en résulte cette impression de fusion entre extérieur et intérieur.

« L’effet de la lumière sur la vitre fait disparaître le bâtiment à travers les arbres », dit Raphaël Thibodeau.

« Je voulais montrer, poursuit-il, comment on passe, en trois temps, d’un langage industriel, brut et monumental, à une étape plus organique et une échelle plus petite, puis au boisé, plus intime, où l’on n’entend même pas les bruits de la ville. »

« L’École est un temple du savoir », exprime Dan Hanganu dans une page publiée sur le site Web de HEC. Pour lui qui estime que « l’enseignement mène le bateau », la façade est majestueuse parce qu’elle doit être à l’image de l’école.

Avec le temps, Raphaël Thibodeau a constaté que presque chaque élément a une fonction.

Les colonnes d’acier cachent la ventilation. Les structures verticales, suspendues, servent de « communication visuelle » entre les sections. Le bloc jaune face au boisé donne à lire la continuité du bâtiment, malgré la « morsure ».

Et ces touches de bleu, d’orange, de vert, de jaune, qu’on croise à l’occasion ? Raphaël Thibodeau n’a pas d’explication, mais ose une hypothèse : Hanganu n’aimait pas la sobriété.

« En architecture, souligne-t-il, on veut des choses sobres et durables. Être intemporel, c’est éviter de se compromettre dans une couleur. » Le HEC de Hanganu les a toutes !

« C’est le genre de bâtiment qui n’est pas facile à comprendre, qui donne parfois l’impression de mélanger n’importe quoi, acquiesce notre guide d’un jour. Mais il y a quand même une réflexion derrière ça. »