Les secrets de la montagne Noire

Jacques Deguire fait partie des Gardiens du Liberator, un groupe fondé il y a plus de vingt ans pour entretenir le site de l’écrasement du bombardier de l’armée canadienne sur la montagne Noire en 1943.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jacques Deguire fait partie des Gardiens du Liberator, un groupe fondé il y a plus de vingt ans pour entretenir le site de l’écrasement du bombardier de l’armée canadienne sur la montagne Noire en 1943.

Embrasser le Québec du haut des airs pour y découvrir cimes et sommets porteurs d’histoires, de légendes, d’espèces vivantes ou de personnages hors norme : tel est le pari de cette série estivale, dont le quatrième texte lève le voile sur la montagne Noire, à Saint-Donat.

Le 26 juin 1946. Quelques jours après qu’un avion eut été repéré du haut des airs au sommet de la montagne Noire, un groupe mené par l’officier de l’Aviation royale canadienne Henry Cobb se fraie un chemin jusqu’au site de l’écrasement en traversant une forêt dense. Arrivé sur les lieux, le militaire voit ses soupçons se confirmer : il reconnaît le bombardier Liberator Harry B-24 porté disparu depuis le 20 octobre 1943.

Selon ses observations détaillées dans le rapport du coroner J. A. Melançon, il ne peut alors apercevoir que quelques corps à proximité de l’appareil en morceaux, mais la scène ne laisse aucun doute dans son esprit.

« Je suis d’avis que tous les membres de l’équipage ont été tués à la suite de l’écrasement », affirme-t-il, un constat que le docteur Melançon appuiera par la suite en confirmant le décès des 24 militaires qui prenaient place à bord de l’appareil.

Soixante-quinze ans après le tragique accident, les randonneurs qui s’aventurent à Saint-Donat, dans Lanaudière, peuvent eux aussi imaginer la fin tragique de ces soldats qui revenaient du front pour rendre visite à leur famille lors de la Deuxième Guerre mondiale. La forêt autrefois impénétrable est aujourd’hui traversée par un sentier permettant d’accéder au sommet de la montagne et de voir de près ce qui reste de l’avion.

Après quelques heures de marche, les bouts de carlingue et de tôle froissée s’empilant les uns sur les autres nous ramènent instantanément en arrière.

« Tu vois le morceau en accordéon ? Les gars n’ont eu aucune chance », lance Jacques Deguire, debout au milieu des débris.

Ce bénévole fait partie des Gardiens du Liberator, un groupe fondé il y a plus de vingt ans par André Gaudet pour entretenir le site de l’écrasement, mais surtout pour faire en sorte que cette tragédie méconnue de l’histoire de l’aviation canadienne ne soit jamais oubliée.

Voile de mystère

L’intérêt de l’histoire de l’écrasement du Liberator à Saint-Donat est en grande partie dû au voile de mystère qui l’entoure. « Il n’y a personne qui peut dire hors de tout doute ce qui a causé l’accident », fait remarquer M. Gaudet.

Selon les rapports officiels de l’époque obtenus par Le Devoir, l’avion a décollé à 22 h 16 de Gander, à Terre-Neuve, le 19 octobre 1943.

Arrivé à la hauteur de Mont-Joli, près de Rimouski, le pilote demande la permission d’atterrir, mais sa requête est refusée en raison de la pluie et de la brume qui rendent les conditions de vol difficiles. Le bombardier met alors le cap sur Dorval.

Dans les heures suivantes, les tours de contrôle tentent d’entrer en contact avec l’avion, mais sans succès. À 3 h 45, l’équipage n’est toujours pas arrivé à destination. Et à 9 h 16, lorsque les onze heures d’autonomie du bombardier ont été atteintes, les recherches se mettent en branle.

Pendant plus d’un mois, des appareils décollent de neuf aéroports différents pour tenter de retrouver les soldats disparus. Les 728 sorties et les 2438 heures de vol ne permettent cependant pas de les localiser avant le début de l’hiver.

Près de trois ans plus tard, le 20 juin 1946, un avion tentant de retrouver un autre appareil porté disparu pense avoir trouvé ce qu’il cherche lorsqu’il aperçoit les débris d’un avion au sommet de la montagne Noire. Mais lorsqu’il se rapporte à la tour de contrôle, on lui apprend que l’appareil recherché vient d’atterrir sans encombre.

Sans le savoir, il vient de percer le mystère du Liberator.

Dans le petit village de Saint-Donat, c’est la commotion. Les habitants n’arrivent pas à croire qu’un écrasement de cette ampleur ait pu survenir si près de chez eux, à leur insu. Certains sont cependant moins surpris.

Joseph Gaudet, le père d’André Gaudet, était gardien de la tour de feu située juste en face de la montagne Noire lorsque l’avion s’est écrasé en 1943. Habitué de scruter l’horizon à la recherche d’un incendie de forêt potentiel, il avait vu quelque chose scintiller au loin dans les années suivantes, raconte aujourd’hui son fils.

À l’époque, il avait cru que son regard avait été attiré par le reflet d’une source d’eau, mais lorsque la nouvelle de la découverte de l’avion fait le tour du village, il devine qu’il avait sans douteaperçu la carlingue de l’appareil. M. Gaudet fera d’ailleurs partie du petit groupe qui accompagnera l’officier Cobb au sommet de la montagne pour faire la macabre découverte.

Émoi au village

Peu de temps après, les familles des victimes convergent à Saint-Donat pour se recueillir sur le lieu de l’écrasement. Pour accéder à la montagne, les visiteurs en deuil doivent traverser le lac Archambault par bateau. Et pour mettre leur embarcation à l’eau, ils doivent passer sur le terrain de Jeannine Regimbal.

« Ils sont passés par ici, dit la dame de 89 ans en balayant du regard l’allée gazonnée qui se trouve devant sa maison. C’était quelque chose d’extraordinaire ici, quand c’est arrivé. »

Pierre Bertrand, qui habite Saint-Donat depuis des années, avait 16 ans lorsque l’avion a été retrouvé. « Pour les parents des aviateurs décédés, c’était une tragédie épouvantable. Pour nous, c’était surtout une curiosité », se rappelle-t-il.

Encore des secrets

Plusieurs décennies plus tard, la plupart des personnes qui gravissent la montagne Noire ne le font pas pour se recueillir, mais plutôt pour profiter de la nature tout en (re)découvrant une histoire hors du commun.

Le sentier rocailleux culmine au sommet du cap rocheux sur lequel s’est vraisemblablement écrasé l’avion, un obstacle dont le pilote n’avait sans doute pas détecté la présence en raison du brouillard. Vingt-quatre croix et un monument de pierre se dressent là en hommage aux victimes.

Pour les Gardiens du Liberator, qui souligneront le 75e anniversaire de la tragédie à la fin du mois de septembre, le récit de l’écrasement et le sentier qui permet d’en découvrir les vestiges font partie du patrimoine de Saint-Donat.

Lors de notre passage au sommet de la montagne, les membres du groupe y allaient encore de leur théorie sur les causes de l’accident, toujours à la recherche d’un élément de réponse supplémentaire pour éclairer le passé.

Comme cette photo d’un défunt soldat laissée récemment sur l’une des croix, sur laquelle le militaire apparaît aux côtés d’une petite fille.

« On fait des recherches pour la retrouver », glisse Jacques Deguire. Ou encore l’altimètre, un important instrument de mesure de l’avion, retrouvé par hasard il y a à peine un an lorsqu’André Lapointe creusait le sol pour effectuer des travaux d’entretien.

« Elle en a des choses à dire, la montagne Noire », lance M. Deguire. Et elle n’a sans doute pas fini de révéler ses secrets.

4 commentaires
  • Robert Morin - Abonné 8 août 2018 13 h 00

    À corriger...

    Dans l'article, on lit : «Le sentier rocailleux culmine au pied du cap rocheux sur lequel s’est vraisemblablement écrasé l’avion», tandis que dans la vignette de photo, c'est plutôt : «Le sentier de la montagne Noire culmine au sommet du cap rocheux sur lequel s'est vraisemblablement écrasé le bombardier Liberator.» Faudrait corriger par souci de cohérence.

    Par ailleurs, la municipalité de Sain-Donat se trouve dans la région de Lanaudière, et non des Laurentides.

  • Sophie Gauvin - Inscrit 8 août 2018 15 h 13

    Correction

    Dans le paragraphe 5, "Soixante-quinze ans après le tragique accident, (...) pour rendre visite à leur famille lors de la Deuxième Guerre mondiale...
    Il faudrait écrire seconde Guerre mondiale. Lorsqu'on dit "deuxième" Guerre mondiale, cela indique qu'il y a place à l'énumération, donc troisième, quatrième, etc. Tandis que second s'emploie lorsqu'il n'y a pas de suite.
    Excellent article, j'irai peut-être bien visiter le site lors de mon prochain passage à Saint-Donat.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 août 2018 19 h 05

    Il faudrait lire :

    «Quelques jours après que les débris d'un avion eurent été repérés du haut des airs au sommet de la montagne Noire, un groupe mené par l’officier de l’Aviation royale canadienne Henry Cobb se fraie un chemin jusqu’au site de l’écrasement en traversant une forêt dense.»

    et non

    «Quelques jours après qu’un avion eut été repéré du haut des airs au sommet de la montagne Noire, un groupe mené par l’officier de l’Aviation royale canadienne Henry Cobb se fraie un chemin jusqu’au site de l’écrasement en traversant une forêt dense.»

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 8 août 2018 22 h 51

    «Correction» (sic) révisée

    « (…) Il faudrait écrire seconde Guerre mondiale (…) » (Sophie Gauvin)

    Jean-Marie Laurence*, Grevisse ainsi que Le Grand Robert s'accordent à dire que «l'on peut employer indifféremment ''second'' ou ''deuxième'', sauf avec les adjectifs ordinaux composés».

    … « La Deuxième République » …

    Par ailleurs, l'usage considère comme un nom propre le terme «Seconde Guerre mondiale»; donc, capitale à l'adjectif et au substantif, sauf au générique (Ramat, 2003)


    *LAURENCE, Jean-Marie. - Grammaire française -, Montréal, Centre de psychologie et de pédagogie, c1957, 1967, «In: §167., p. 285», 565 p.