Controverse autour d’une «diète extrême» pré-Osheaga

La controverse n’a pas manqué de soulever des questions quant au rôle joué par les médias et les réseaux sociaux dans la diffusion du culte de la minceur.
Photo: David Afriat Le Devoir La controverse n’a pas manqué de soulever des questions quant au rôle joué par les médias et les réseaux sociaux dans la diffusion du culte de la minceur.

Une « diète extrême » pour se préparer au festival de musique Osheaga ? Un article du site Narcity a soulevé la grogne sur les réseaux sociaux cette semaine, ramenant à l’avant-plan le débat sur le culte de la minceur, encore bien présent dans la société québécoise.

« Est-ce qu’on écoute mieux de la musique quand on est mince ? Je ne crois pas », lâche d’un ton agacé la chroniqueuse Manal Drissi, encore abasourdie par l’article publié lundi.

Le texte en question, « Alexandra C., Chloé Dumont et Stef MissFit partagent leur diète extrême pour Osheaga », proposait des astuces d’une ancienne participante d’Occupation double, Alexandra Cosentino, de son entraîneuse, Stéphanie Derome, et deux de leurs amies pour se présenter sous son meilleur jour au festival Osheaga à Montréal ce week-end.

« Il va y avoir du beau monde et des vedettes au pied carré sur l’île Sainte-Hélène. Alors que les filles participent à l’événement et se sont donné la mission d’être parmi les mieux stylées d’Osheaga, elles se sont donné le défi d’être au meilleur côté shape. Stef explique toutefois que tu ne perds pas considérablement de gras en une semaine, le but de leur mise en forme est donc de “flusher” le mauvais », pouvait-on lire dans l’article. Au menu : boire trois litres d’eau, manger beaucoup de légumes et de protéines, mais éviter pain, grains, alcool et produits laitiers pendant une semaine.

Devant le flot de critiques qui accusaient Narcity de faire la promotion de la minceur — et devant la colère des influenceuses citées —, la publication a été supprimée de la plateforme mercredi. C’est que l’auteure n’avait pas directement parlé aux jeunes femmes, mais plutôt compilé plusieurs de leurs photos et des bribes de conversations partagées sur Instagram.

La rédactrice en chef du site, Laurie Bergeron, regrette la tournure des événements. Elle reconnaît toutefois que le sujet a été abordé avec «extrêmement de maladresse » et n'aurait « peut-être même pas dû être traité » initialement. 

Contactée par Le Devoir, la fondatrice des studios d’entraînement MissFit, Stéphanie Derome, dit n’avoir jamais donné son aval à un tel article et assure ne « jamais encourager une personne à faire une diète pour un festival de musique ». « On s’en va à Osheaga, et comme influenceurs, on doit prendre des photos, alors j’ai donné des conseils santé aux filles. Mais c’était pour bien se sentir dans son corps et ne pas se sentir ballonné, ce n’était pas un régime », explique-t-elle, accusant le site d’utiliser « un titre trompeur pour faire des clics ».

L’influence des réseaux sociaux

La controverse n’a pas manqué de soulever des questions quant au rôle joué par les médias et les réseaux sociaux dans la diffusion du culte de la minceur. Les moyens de communication populaires sur Internet font même « très régulièrement » partie des facteurs de déclenchement et de maintien des troubles alimentaires chez les personnes à risque, indique Jean-François Bélair, pédopsychiatre à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal.

Ses patients, âgés de 12 à 19 ans, sont les premiers touchés par l’influence de publications qui font la promotion de la minceur et de méthodes parfois extrêmes pour garder la ligne. « Certains sites font davantage la promotion de la santé et de la bonne alimentation, mais ils peuvent parfois être interprétés de façon erronée ou poussés à l’extrême », dit-il.

Aux yeux de la nutritionniste Stéphanie Côté, les conseils mis en avant dans l’article relèvent davantage de l’anecdote personnelle. « Ce qui fonctionne pour une personne ne fonctionne pas pour tout le monde. Ça ne vaut pas grand-chose, ce n’est pas basé sur des principes scientifiques », dit-elle.

« C’est bien de vouloir manger santé, mais souvent on met de côté le plaisir de manger et de cuisiner et ça devient juste un calcul mathématique de calories. C’est malsain », s’inquiète-t-elle.

Changer les mentalités

Pour Manal Drissi, médias, blogues et influenceurs ne sont pas les seuls à montrer du doigt, le culte de la minceur étant depuis longtemps une norme dans notre société, qu’il est difficile de changer.

La chroniqueuse constate toutefois une prise de conscience, ces derniers temps. Elle donne l’exemple de la série Netflix Insatiable, dont la mise en ligne est prévue le 10 août, dans laquelle l’actrice principale a été revêtue d’un costume spécial pour paraître plus grosse dans les premières scènes. Elle devait jouer le personnage de Patty, « une grosse victime de harcèlement à cause de son apparence, qui devient mince et décide de prendre sa revanche ».

Au dévoilement de la bande-annonce, une pétition a été lancée pour demander la non-diffusion de la série. « Ce n’est pas nouveau de voir ce type de personnage, ce type d’histoire qui encourage la grossophobie. Mais c’est bien la première fois que c’est autant dénoncé », s’étonne Mme Drissi.

« Rappelons-nous de la série Friends, où l’on avait mis l’actrice qui joue Monica dans un costume de grosse pour revenir sur son adolescence. On lui donnait l’image d’une petite grosse, sans aucune confiance, impopulaire et qui mange tout le temps. Et il y a 20 ans, on trouvait ça vraiment drôle… Maintenant moins. »

Il faut que les femmes comprennent qu’elles n’ont pas besoin de changer et de faire des sacrifices pour être bien avec leur corps et être acceptées, croit de son côté la photographe féministe Julie Artacho, qui met en valeur la diversité des corps dans son travail.

« On a toute des métabolismes et des génétiques différents, on ne peut pas toutes être minces et ressembler à la même personne. […] On peut être gros et beau, on peut être gros et en santé, l’un n’empêche pas l’autre », dit celle qui se considère elle-même comme une personne avec des formes.

2 commentaires
  • Yannick Cornet - Abonné 3 août 2018 01 h 34

    Culture de la malbouffe et la révolution organique encore à venir

    C'est un sujet glissant, oui, mais il ne faut tout de même pas donner l'aval à la culture du fast food non plus. "On peut être gros et beau, on peut être gros et en santé, l’un n’empêche pas l’autre", n'empêche que si on compare les extrêmes, on a bien plus tendance à ballonner aux États-Unis qu'en France. Le Québec bénéficie quand même d'une bonne dose de culture Européenne côté culinaire, mais ça ballonne aussi pas mal grâce à nos rayons de chips, sodas, et toute la série de 'fake foods' typique des supermarchés d'amérique du nord. Copenhague (et oui, encore, cette ville qui sert d'example à tout) sert dans ses cuisines municipales (garderies, écoles, bureaux,..) au minimum 90% organique (réf: https://international.kk.dk/nyheder/copenhagens-organic-food-revolution). Manger bien et bon pour la santé passe nécessairement par manger organique, mais cela semble encore bien loin des habitudes locales québecoises. Sur les rayons, on a droit à du lait ou des pâtes avec toutes sortes d'additifs inimaginables, mais bonne chance pour trouver simplement une version bio (et qui ne coûte pas trois fois le prix). Donc qu'on ballone parcequ'on est 'né comme ça', d'accord, mais dans notre contexte, il demeure à mon avis important de ne pas excuser les bedonnants par excès de malbouffe. On mange encore trop et trop mal au Québec, donc conseiller de "manger beaucoup de légumes et de protéines" ne peut pas faire bien de mal, à condition que ce soit bio biensûr.

  • Yves Côté - Abonné 3 août 2018 08 h 25

    Sur la parois glissante des normes sociales et culturelles, nous dévissons de plus en plus souvent il me semble...

    Et si on recommençait simplement à se donner comme point de mire la phrase simple et tonifiante de "Va jouer dehors !"?
    P't'être après tout qu'on se porterait pas plus mal tous et toutes ?!?

    Tourlou !