Soeur Nicole Jetté, féministe tant qu’il le faudra

Sœur Nicole Jetté défend fièrement la cause féministe dans une Église contrôlée par des hommes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sœur Nicole Jetté défend fièrement la cause féministe dans une Église contrôlée par des hommes.

Dans le cadre de cette série estivale, Le Devoir présente les portraits de religieux et de religieuses atypiques, dont le parcours de vie est souvent étonnant. Deuxième texte.

Lorsqu’elle nous reçoit chez elle, soeur Nicole Jetté porte un macaron sur lequel est inscrit : « Féministe tant qu’il le faudra ».

Elle ne pourrait mieux dire. Cette religieuse de la Congrégation des auxiliaires des âmes du purgatoire a en effet demandé qu’à sa mort, aucune célébration eucharistique ne soit donnée, à moins que celle-ci puisse être célébrée par une femme. Cela signifie que si, comme c’est le cas actuellement, le partage de l’eucharistie chrétienne reconnue par l’Église ne peut se donner que par un prêtre ordonné, une telle célébration n’aura pas lieu.

C’est sans doute sa façon à elle de militer pour une place plus équitable pour les femmes dans l’Église.

Il faut dire que soeur Jetté a l’habitude de défendre les marginalisés, avec une approche qui lui est toute personnelle.

Fondée en 1856 à Paris, la Congrégation des auxiliatrices des âmes du purgatoire s’est donné pour mission de « prier, souffrir et travailler au nom des âmes du purgatoire par leurs services aux nécessiteux du monde ». Les religieuses — il en reste huit au Canada — trouvent chacune leur façon d’y arriver. C’est par le travail social que soeur Jetté a trouvé la sienne. Originaire de Dunham, la religieuse a d’abord participé à la fondation d’un centre de Drogues Secours dans la région de Granby. Les jeunes qui le fréquentaient, raconte-t-elle, ne répondaient pas aux exigences de performance du capitalisme. « C’était l’époque du “Peace and Love” », se souvient-elle. Pour elle, les jeunes qui prenaient de la drogue à l’époque le faisaient pour donner un sens à leur vie.

Une longue lutte

Par la suite, la maison qu’occupait sa communauté, à Granby, a accueilli des détenus qui amorçaient une réinsertion sociale. Le nom de l’organisme, Joins-toi, a été trouvé par les détenus en question. Aussitôt, la communauté s’est heurtée au syndrome du « Pas dans ma cour ». On ne voulait pas d’une maison de transition à Granby.

« Ça a été une lutte de sept ans que la communauté religieuse a menée pour la maison de transition. À Granby, nos voisins, et la majorité des conseillers, étaient contre le fait que des détenus viennent à Granby. On était dans un secteur résidentiel, près d’une école. Et c’était vraiment délicat. Ils refusaient de nous donner un permis. Mais comme on était une institution, on avait le droit d’accueillir quatre personnes qui n’étaient pas de la communauté sans permis spécial. On a accueilli quatre détenus, et la Ville nous a poursuivies. On a gagné et ils ont porté la cause en appel. Ça a duré sept ans. »

Après cet épisode et une année de pause, soeur Jetté, qui a une formation en travail social, a choisi de s’engager dans la protection de la jeunesse, principalement auprès des adolescentes souffrant de troubles de comportement. Son intime conviction est que ces jeunes sont des éléments sains dans les familles qui indiquent, par leur comportement, que quelque chose doit changer.

« Il y avait des jeunes en crise, qui déclenchaient des arrêts d’agir ou des placements en famille d’accueil. Pour moi, c’étaient des étapes temporaires. L’objectif, c’était de trouver quel problème il y avait avec la famille, avant de placer l’enfant. Je disais : donnons à la famille naturelle la moitié de l’argent qu’on donnerait à la famille d’accueil. Est-ce que c’est vraiment un problème de négligence ou un problème de ressources ? »

Mais la religieuse a eu du mal à faire passer ses idées dans le système. Après un retour aux études, elle s’est engagée auprès des personnes assistées sociales, de Granby, puis de Montréal. Elle y a fait de l’éducation citoyenne, puis est devenue porte-parole du Front commun des personnes assistées sociales du Québec.

J’ai été la fille du curé à ma naissance et je ne vois pas pourquoi ma mort serait conditionnée par le curé

Là encore, elle a tenté par tous les moyens de faire avancer les choses.

« Je ne suis pas certaine que je suis capable de faire de la politique partisane. Je crois que, s’il y avait le vote proportionnel, ce serait préférable. Mais pour moi, tout est politique. Un jour, j’étais dans une manifestation à Granby avec des personnes assistées sociales et une dame m’a dit que mon organisme faisait trop de politique. Elle m’a dit : “C’est pour cela que vous n’avez pas de financement.” Je lui ai dit : “Nous faisons moins de politique que toi. Si tu ne dis rien, si tu es d’accord avec tout, tu fais de la politique 24 heures sur 24. Nous, on dit qu’on veut discuter. On choisit les terrains sur lesquels on veut intervenir.” »

La fille du curé

Aujourd’hui, soeur Jetté est officiellement retraitée.

Lorsqu’elle retrace son long parcours, l’indépendance d’esprit semble toujours l’animer. Au départ, c’est un éclat de rire, entendu dans la communauté des Soeurs auxiliatrices du purgatoire, qui l’a convaincue de se joindre à elles. « J’aimais la franchise de ce rire », se souvient-elle. Elle précise aussi que sa mère s’était fait refuser la communion et l’absolution parce qu’elle avait évité de tomber enceinte durant deux années consécutives. C’est pour éviter de revivre cet opprobre que sa mère a donné naissance à la petite Nicole, 11 mois après celle de son frère. C’est ce qui fait dire à soeur Jetté qu’elle est « la fille du curé ».

« J’ai été la fille du curé à ma naissance et je ne vois pas pourquoi ma mort serait conditionnée par le curé, dit-elle aujourd’hui. C’est une situation qui est inacceptable, qu’on [l’institution de l’Église] ait limité l’eucharistie à une forme, que l’eucharistie soit devenue la possession d’une forme. […] Il semblerait que, dans les premiers temps de l’Église, c’était souvent les femmes qui faisaient les célébrations d’eucharistie. À quel moment on a institutionnalisé cela en réservant le sacerdoce aux prêtres et en les empêchant de se marier ? »

Pourtant, toute sa vie elle est demeurée, à travers sa communauté, dans l’institution de l’Église.

« Comme à l’intérieur de toute institution, il y a des groupes de résistants. Est-ce que c’est de quitter l’organisation ou de rester à l’interne qui fait avancer les choses ? Pour moi, il n’y a pas d’idéal. »