Les révolutionnaires de l’Église unie

Rosa Elena Donoso est pasteure depuis 12 ans de la paroisse Camino de Emaùs de l’Église unie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rosa Elena Donoso est pasteure depuis 12 ans de la paroisse Camino de Emaùs de l’Église unie.

Dans le cadre d’une nouvelle série estivale, Le Devoir présente les portraits de religieux et de religieuses atypiques, dont le parcours de vie est souvent étonnant. Premier texte.

En pleine rue Sainte-Catherine, non loin des Foufounes électriques, l’église unie Saint-Jean s’efface aux côtés des exubérantes vitrines des prêteurs sur gages et des sex shops, de celles des restos vietnamiens et des magasins de souvenirs. « Il y a même le 281 juste à côté », chuchote en rigolant la Chilienne d’origine Rosa Elena Donoso, pasteure depuis 12 ans à cet endroit et même première femme latino-américaine à avoir été ordonnée par l’Église unie du Canada.

Mais la paroisse Camino de Emaùs de l’Église unie, fondée en 1996, se moque bien de quoi elle a l’air. « Nous ne sommes pas religieux », lance le plus naturellement du monde Gonzalo Cruz, le mari de Rosa Elena et pasteur retraité à qui elle a succédé. « Je sais, la phrase est forte, mais la religion de Jésus a été d’aider les autres pour que les gens soient heureux, les petits comme les faibles. Ce n’étaient pas les rites, les dogmes, les obligations et tous les abus. Tout ça n’existe pas dans l’Évangile. »

La rencontre avec cet intrigant couple de religieux iconoclastes a lieu au sous-sol de l’église, dans un bureau vieillot jouxtant la salle communautaire où, les mardis et jeudis, la paroisse accueille des fidèles de la communauté latino-américaine pour papoter, jouer au bingo, faire de la danse traditionnelle chilienne et tout ce que Dieu veut.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Depuis que Gonzalo Cruz a pris sa retraite, c’est Rosa Elena Donoso qui dirige la messe et la liturgie du dimanche, qui célèbre les funérailles, baptise, marie.

Et ça commence par le récit enlevant d’une histoire d’amour à la fin des années 1960 où Gonzalo, prêtre catholique issu d’une famille bourgeoise, tombe amoureux fou de Rosa Elena, une jeune paroissienne élevée dans une famille ouvrière. Elle a la jeune vingtaine, il a 14 ans de plus qu’elle. Un beau matin, le prêtre défroqué et sa belle fuiront en cachette l’Église et l’opprobre de leurs familles en prenant un taxi aux aurores, filant vers leur destin. Un premier geste révolutionnaire d’une longue série, comme un hymne à la liberté.

Une Église en révolution

À cette époque, le pays est en ébullition socialiste. Salvador Allende est porté au pouvoir pour opérer cette révolution de gauche, qui veut rompre avec le conservatisme de droite de l’Église et de la bourgeoisie, qui a la mainmise sur la classe ouvrière et les paysans. Au Chili, la théologie de la libération, un courant de pensée chrétienne transformé en mouvement sociopolitique militant aux côtés des exclus, gagne en popularité. Nos deux protagonistes y ont plus que des accointances. Rosa Elena sera du groupe qui a occupé la cathédrale de Santiago, immense coup médiatique pour l’époque. « On est arrivés à 5 h du matin, et on a fermé les portes. Les gens criaient et nous insultaient », se rappelle-t-elle.

Les deux amoureux idéalistes doivent s’établir au sud du pays, à Osorno, où tous deux travailleront à la réforme agraire et en éducation populaire. En août 1973, Gonzalo est rapatrié à Santiago par le gouvernement Allende pour travailler au ministère de l’Habitation, onze jours avant le coup d’État de Pinochet. « Je travaillais tout près de la Moneda [palais présidentiel] lorsqu’il y a eu les bombardements. On nous a ordonné de sortir par-derrière, par la fenêtre, en descendant un escalier de corde, se rappelle l’octogénaire. C’était horrible. »

Gonzalo doit rapidement quitter le pays. Grâce à ses amis curés et évêques, avec qui il avait gardé de bonnes relations, il s’exile d’abord au Mexique dans le but de rejoindre le Canada, où il a un ami québécois, ex-missionnaire. Mais l’ambassade canadienne exige qu’il retourne au Chili pour faire ses papiers. « C’était impossible. » C’est finalement un article publié dans Le Devoir qui fera bouger les choses à Ottawa.

Un accueil chaleureux

Restée au Chili malgré l’intimidation de l’armée, Rosa Elena ne tardera pas à rejoindre son mari en janvier 1974 avec leur fils d’à peine deux ans. Le classique atterrissage dans le froid et la neige, en souliers d’été. « J’ai glissé sur une plaque de glace ! »

Tous deux n’avaient jamais pensé demeurer bien longtemps dans ce pays à l’hiver hostile. Mais la générosité de leurs amis québécois, brésiliens, chiliens et l’accueil des pasteurs de l’Église unie ont fait fondre leurs appréhensions. « On a tellement été bien reçus », insiste Gonzalo.

L’ex-curé catholique se fait recruter par les protestants de la réforme et devient pasteur de l’Église unie en 1980 après des années d’études. Dans l’intervalle, les deux révolutionnaires en quête d’idéaux commencent une mission chrétienne oecuménique pour les Latino-Américains et s’impliquent pour la campagne du Oui au référendum de 1980. « On a connu René Lévesque. On a fait du porte-à-porte pour lui dans Saint-Henri, Ville-Émard… C’était effervescent ici », raconte Rosa Elena.

Mais rapidement, ils sont tous deux envoyés en mission d’évangélisation en Amérique latine, où naîtront leurs deux autres enfants. D’abord au Costa Rica, puis au Pérou, en Bolivie et même au Chili, où ils sont retournés vivre pendant trois ans de 1986 à 1989, ultime pied de nez à celui qui les avait chassés du pays. « C’était la fin des années de Pinochet. On est allés travailler de manière clandestine. On voulait que tombe la dictature. »

Une Église ouverte

Depuis que Gonzalo a pris sa retraite, c’est Rosa Elena qui dirige la messe et la liturgie du dimanche, qui célèbre les funérailles, baptise, marie. « Il y a beaucoup de Chiliens qui sont athées à Montréal, mais qui veulent quand même qu’on aille célébrer des funérailles ou qu’on les marie. On le fait, dit Rosa Elena. J’ai même déjà célébré un mariage gai ici. » Reconnue pour être ouverte et inclusive, l’Église unie du Canada, qui compte plus de deux millions de fidèles, appuie la lutte contre les changements climatiques, le droit à l’avortement et l’égalité homme-femme. Malgré tout, Rosa Elena a hésité lorsque le temps fut venu de succéder à son mari en 2006, en raison du conservatisme de certains. « Des femmes me disaient que, selon la Bible, une femme ne pouvait pas être pasteure. Pas plus que l’homosexualité était permise. Je devais avoir réponse à tout. »

« Il s’est ouvert un chemin pour les femmes au sein de cette Église, renchérit Gonzalo. Les Latino-Américains ont commencé à voir qu’une Église différente était possible. » Tous deux n’aspirent pas nécessairement à grossir leur bassin de fidèles. « Ce qu’on veut, c’est transformer la société pour qu’elle soit plus heureuse. Élever la masse », ajoute Gonzalo. Rosa Elena abonde : « Je veux aider les gens. » Dans leur combat pour un monde meilleur, ces révolutionnaires ne sont pas près de rendre les armes.