La cigale caniculaire, inlassable chanteuse des bois

La cigale caniculaire verdâtre de vingt et quelques millimètres paraît quatre ou cinq fois plus grosse qu’une mouche, avec une tête ronde et aplatie, une paire de gros yeux et trois ocelles, deux courtes antennes, six pattes et deux paires d’ailes transparentes et membraneuses.
Photo: Cephas Wikicommons La cigale caniculaire verdâtre de vingt et quelques millimètres paraît quatre ou cinq fois plus grosse qu’une mouche, avec une tête ronde et aplatie, une paire de gros yeux et trois ocelles, deux courtes antennes, six pattes et deux paires d’ailes transparentes et membraneuses.

Le Devoir poursuit une série estivale proposant un portrait sonore du Québec. Aujourd’hui : le chant incessant et strident de la cigale caniculaire.

Il faut vraiment être fermé à l’humour cosmique pour ne pas apprécier cette grande et délicieuse blague sonore faisant que le chant de la cigale caniculaire, omniprésent au plus fort de l’été dans les forêts québécoises, ressemble à s’y méprendre à… un bruit de scie ronde ! C’est aussi drôle que si les mouettes criaient en imitant les sirènes de bateau ou si les rats des villes couinaient comme des klaxons de voiture.

Le criquet stridule en frottant ses ailes. Le grillon chante en promenant une patte sur une aile, à la manière d’un archet. La cigale, elle, agite des cymbales intérieures pour produire le son classé comme le plus puissant du monde des insectes.

« La plupart des gens ont entendu des cigales, mais peu de gens en ont déjà vu, dit l’entomologiste Marjolaine Giroux. Elles se cachent à la cime des arbres. Quand je faisais mes études, j’ai essayé d’en attraper une, en vain, pendant tout un été. L’année suivante, j’en ai capturé une qui était venue se poser sur mon épaule. »

Elle exhibe un beau spécimen de Tibicen canicularis, une cigale caniculaire. La bête verdâtre de vingt et quelques millimètres paraît quatre ou cinq fois plus grosse qu’une mouche, avec une tête ronde et aplatie, une paire de gros yeux et trois ocelles, deux courtes antennes, six pattes et deux paires d’ailes transparentes et membraneuses.

Mme Giroux, docteure ès bibittes, travaille au service de renseignements entomologiques de l’Insectarium de Montréal. Elle et sa collègue Marie-Ève Gagnon répondent à environ un millier de demandes de citoyens souvent aux prises avec des insectes plus ou moins nuisibles. « Les mentalités changent, dit la spécialiste. Maintenant, les gens nous appellent pour savoir comment contrôler les insectes écologiquement. »

Tibicen canicularis

La famille des Cicadidae (du grec kiccos, membrane, et ado, chanter) est apparue il y a au moins 265 millions d’années. Les cigales étaient donc là avant les dinosaures les plus anciens du Trias et elles ont continué d’exister longtemps après leur disparition au Crétacé.

 
4500
Cest le nombre d’espèces de cigales dans le monde.

Carl von Linné, père de la classification binominale, a décrit scientifiquement la première Cicada orni en 1758. Il en existe environ 4500 espèces dans le monde, partout sauf en Antarctique. La France en compte vingt et les considère presque comme un patrimoine national.

Trois espèces vivent au Québec. La caniculaire (Tibicen canicularis) demeure la plus courante, et de loin, autant en ville qu’à la campagne. Son aire de distribution s’étend sur une bonne partie du sud du Canada et du nord des États-Unis. Les cigales d’ici ne semblent pas menacées, alors qu’on craint pour certaines espèces en Europe.

« C’est une espèce indigène qui ne se trouve pas ailleurs dans le monde, explique Mme Giroux. Chaque espèce a son chant particulier et la cigale québécoise ne chante pas comme une autre. »

Ici comme ailleurs, toutes produisent leur son de la même manière. Et partout il n’y a que le mâle qui chante, comme de fait pour attirer des femelles.

Monsieur la cigale n’a pas à subir son propre concerto en scie ronde puisqu’il désactive ses tympans quand il cymbalise. « Souvent, quand il fait chaud, les mâles se regroupent pour attirer les femelles en chantant en choeur, explique Mme Giroux. Les insectes sont des animaux à corps froid. Ils ont besoin de la chaleur du soleil. Quand il fait chaud, ils s’activent. »

Chapelle et étouffoirs

La cymbalisation se fait à l’aide de deux plaques relativement rigides et convexes. Des muscles cymbaliques puissants permettent de tirer sur ces disques pour les déformer en les rendant concaves. Le va-et-vient entre les deux états produit le claquement typique, un peu comme quand on appuie sur le fond d’une bouteille en plastique ou sur un jeu de clic-clac.

La cigale peut tirer et relâcher ses cymbales de 300 à 600 fois par seconde ! Par comparaison, un oiseau-mouche bat des ailes jusqu’à 200 fois par seconde.

Le ventre creux agit comme une caisse de résonance (appelée chapelle). Des volets (ou étouffoirs) situés de chaque côté de l’abdomen complètent le formidable mécanisme, qui occupe tellement de place que les viscères du mâle chanteur se compressent dans un petit coin. Ce ventriloque hors pair vit pour attirer sa belle en bruitant la forêt et il paye son art enjôleur d’une très sévère frugalité.

Le bruit record d’un groupe de Magicicada septendecim a été enregistré à 108,9 décibels, soit l’équivalent d’un marteau pneumatique.

Chaque espèce connaît son répertoire de manière innée. Les séquences peuvent durer des dizaines de minutes sans interruption.

« Selon la célèbre fable, la cigale chante tout l’été, résume Mme Giroux. Dans les faits, la cigale québécoise se fait entendre de la mi-juillet à la mi-septembre environ. »

Cette période musicale préléthale correspond à la fin du cycle de vie de la petite bête. Une fois fécondée, la femelle pond quelques centaines d’oeufs sur une brindille ou une feuille. Un mois plus tard environ, une minuscule larve tombe au sol et s’enfouit là où elle passe l’hiver en état d’hibernation.

Au printemps, elle revit et suce la sève des plantes. Le manège reprend deux fois. À la troisième année, celle de sa dernière métamorphose complète, le mâle adulte vit encore de quatre à six semaines, chante pour attirer les femelles et égayer les bois, s’accouple et meurt. Adieu concerto, plus rien ne va…

Il existe une espèce encore plus patiente, la cigale périodique, qui étend son cycle de vie sur dix-sept années. Au bout de la plus récente de ces longues phases, à l’été 2016, des millions de larves ont émergé dans le nord-est des États-Unis et au Nouveau-Brunswick. On pouvait en trouver jusqu’à 2000 par mètre carré.

Le bruit record d’un groupe de Magicicada septendecim a été enregistré à 108,9 décibels, soit l’équivalent d’un marteau pneumatique. Franchement, mieux vaut le chant d’une scie ronde que la cacophonie d’un marteau-piqueur…

Une fabulation

La cigale est érigée en symbole de la musique divine depuis l’Antiquité. Platon résume dans Phèdre le mythe de son apparition. Il explique que les cigales étaient « jadis des hommes » tellement bouleversés par le chant des muses qu’ils en oublièrent de s’alimenter et moururent « sans s’en apercevoir ». Le philosophe ajoute qu’en renaissant, « la cigale a reçu le privilège de n’avoir nul besoin de nourriture et de se mettre à chanter tout de suite, sans manger, ni boire, jusqu’à la mort ».

Ses arpèges étaient appréciés dans la Grèce antique comme un hymne au soleil et à la chaleur. La cigale se retrouve représentée sur des pièces de monnaie, des poteries, en sculpture, par les bijoux, en plus d’être célébrée en poésie.

Ésope la met en scène dans un apologue que pastiche Jean de La Fontaine dans sa célébrissime fable La cigale et la fourmi, première fable du premier de ses recueils paru en 1668. L’écrivain met à mal la réputation de l’artiste des bois, dépeinte comme imprévoyante et insouciante comparativement à sa voisine travailleuse et économe.

Jean-Jacques Rousseau mettait en garde contre ce texte censé donner en modèle aux enfants une avaricieuse et une moqueuse, méchante de surcroît. Un entomologiste, Jean-Henri Fabre, a noté les erreurs de la fable fabulatrice. La plus évidente souligne que la cigale ne mange ni mouche ni vermisseau.

« La cigale sert de nourriture à d’autres animaux, note Marjolaine Giroux, de l’Insectarium. Son rôle n’est pas aussi important que celui de l’abeille qui pollinise. Ce n’est pas une fourmi non plus, mais les fourmis sont aussi des insectes sociaux très évolués capables de collaboration. Toutefois, la cigale est capable de communiquer avec des sons, et ce trait particulier en fait un insecte impressionnant du point de vue évolutif. »

Pour en savoir plus : Vies et mémoires de cigales, Michel Boulard et Bernard Mondon, Équinoxe, 1995.