Futura, du Bauhaus jusqu’aux étoiles

En 1969, la NASA a choisi Futura pour la plaque commémorant le passage de la mission Apollo 11 sur la Lune.
Photo: NASA / Agence France-Presse En 1969, la NASA a choisi Futura pour la plaque commémorant le passage de la mission Apollo 11 sur la Lune.

Les polices de caractères ont souvent une histoire étonnante, dans laquelle s’entremêlent enjeux graphiques, économiques et sociopolitiques. Premier texte d’une série estivale consacrée à ce sujet.

Avant même l’invention du four à micro-ondes ou du stylo-bille, une fonte futuriste voyait le jour, aspirant à incarner la modernité en toutes lettres. Habilement nommée Futura, la police volontairement avant-gardiste réussit son pari en bouleversant les codes de la typographie, et elle ira jusqu’à porter le message de la présence humaine sur la Lune. Pas mal pour une création de 1927 !

Omniprésente dans les publicités, Futura, devenue l’égérie typographique de marques emblématiques, est partout. On ne la remarque plus, tant son style a fait école, devenu classique sans l’être vraiment. Pourtant, la police a eu l’effet d’une petite bombe dans le monde de la typographie il y a plus de 90 ans.

Son créateur, le graveur allemand Paul Renner, un adepte du Bauhaus et émule de l’architecte Ludwig Mies van der Rohe, décidait, après avoir reçu une commande de la fonderie Bauer, de donner naissance à une fonte entièrement tournée vers l’avenir, dépouillée des vestiges du passé. Coup d’éclat : il balaie audacieusement les empattements des lettres et insuffle à ses caractères l’aérodynamisme d’une carlingue effilée, inspiré par l’industrialisation ambiante.

Illustration: Le Devoir Paul Renner travaillera trois ans pour arriver à une version définitive de Futura.

Il travaillera trois ans pour arriver à une version définitive, épurée, tout aussi efficace que rectiligne. Typographie de type « bâton », Futura fait table rase du passé et puise dans l’esthétique du « Less is more »promue par Van der Rohe, père du modernisme. Ses courbes sont inspirées de cercles parfaits, ses angles, de triangles équilatéraux, et ses lettres de bas-de-casse s’élèvent pour flirter avec les majuscules.

Publiée en 1927, Futura fait un tabac, incarnant l’utopie du progrès, rapportent Alexandre Dumas de Rauly et Michel Wlassikoff dans Futura, une gloire typographique.

« J’ai consciemment éradiqué toutes ces petites parties qui s’insinuent dans le design quand la forme s’inspire de l’écriture », expliquait Renner, dont les propos étaient rapportés dans Grafik Magazine en 2005. Le créateur de Futura estime que la police n’a pas à imiter l’écriture manuscrite, comme c’est le cas pour plusieurs autres. Il supprime sciemment toute référence calligraphique de ses créations, même dans les majuscules, notamment dans les boucles du J et du G, simplifiées à l’extrême. Il innove en dotant le E de trois barres d’égale longueur. Le diable est dans les détails, comme on dit.

Honni en son pays

La toute moderne police éblouit à ce point qu’elle est rapidement plagiée. Des concurrents créent des copies aspirant à autant de modernité. Mais son style et son succès font grincer des dents le régime nazi qui, lui, embrasse le retour à la lettre gothique. Après avoir affiché clairement ses couleurs de gauche et virulemment dénoncé le nazisme, Renner, tout comme l’école du Bauhaus, est honni et devient persona non grata dans son pays. Le régime lui retire son poste à l’Université de Munich en 1933 et l’assigne à résidence.

Police intersidérale

Même si son créateur est banni, Futura sera prophète hors de son pays. Dès 1938, la fonte est choisie pour illustrer l’exposition que le Musée d’art moderne de New York consacre au Bauhaus, pour l’ensemble des textes. Elle trouve rapidement preneur en Amérique, terre du progrès, où le New Bauhaus revit à Chicago. Très vite, elle devient l’une des plus utilisées dans les années 1950. En 1958, revers du sort, Volkswagen cristallise son succès en l’adoptant pour son audacieuse publicité « Das Auto », signant le retour et la réhabilitation de la police d’origine teutonne en Allemagne.

Son modernisme, intemporel, traverse à ce point les époques que la NASA a choisiFutura pour porter le message de l’humanité sur la plaque de commémoration posée sur la Lune par la mission Apollo 11 en juillet 1969. « Ici, des hommes de la Terre ont pris pied pour la première fois sur la Lune, juillet 1969. Nous sommes venus dans un esprit pacifique au nom de toute l’humanité », clame Futura en toutes lettres au reste de l’univers.

Indémodable

Pour Raphaël Daudelin, designer associé chez Studio FEED, une firme spécialisée en design graphique et en typographie, Futura et toute sa famille sont devenues au fil des décennies les ambassadrices d’une grande catégorie. Bien qu’elle trahisse aujourd’hui sa date de naissance et son inspiration moderniste, elle peut s’avérer encore très moderne selon le contexte dans lequel elle est utilisée. « Cette police va toujours exister, même si elle traîne l’esthétique d’une époque. Elle peut très bien être réinterprétée de façon moderne », affirme ce graphiste, qui en apprécie les graisses fortes, comme on dit dans le métier. C’est-à-dire les caractères gras, plus que les lettres minces et longilignes.

Incarnation du futur, la police sera aussi choisie par le réalisateur Stanley Kubrick pour les affiches de ses films 2001 : A Space Odyssey et Eyes Wide Shut. Dès ses débuts, IKEA en a fait la police fétiche de son logo planétaire. Son abandon par le géant suédois du meuble en kit pour Verdana, une fonte faite sur mesure par Microsoft pour les supports numériques, a même soulevé un tollé en 2009.

Aujourd’hui, plusieurs marques cultes continuent d’accoler leur image à son classicisme indémodable, de Canal + à Red Bull, en passant par Louis Vuitton, Dolce Gabbana, Calvin Klein…
 


Une version précédente de cet article, qui indiquait que «Futura avait dépassé son aînée», a été corrigée.