Manifestations à Haïti: la diaspora est inquiète

«Il y a plus qu’un ras-le-bol [de la population]», déplore Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Il y a plus qu’un ras-le-bol [de la population]», déplore Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti.

Les membres de la diaspora haïtienne de Montréal s’inquiètent des violences qui ont éclaté dans leur pays d’origine à la suite de la forte hausse du prix des produits pétroliers. Certains, comme Jean Alix, intervenant jeunesse à la Maison d’Haïti dans le quartier Saint-Michel à Montréal, n’ont pas eu de nouvelles de tous leurs proches. « Je suis inquiet, a-t-il reconnu d’emblée. Pour la bonne raison qu’on ne sait pas qui est derrière ça. »

Il a toutefois pu contacter des personnes de sa parenté, notamment ses belles-soeurs, qui lui ont raconté avoir été prisonnières de leur travail jusqu’à 5 h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. « Elles sont de La Boule, mais elle travaille en ville. Elles ont dû passer la nuit au boulot, car il y avait des gens armés dans les rues, des pneus qui brûlaient. C’était l’état de siège, elles ne pouvaient tout simplement pas rentrer chez elles », raconte-t-il.

Pour plusieurs de ces ressortissants de la perle des Antilles, c’est une fois de plus l’expression de l’exaspération généralisée du peuple haïtien qui lutte pour sa survie dans un pays aux conditions de vie « insoutenables ». « Il y a le ras-le-bol de la population et il y a des groupes derrière ça qui en profitent et sèment le chaos », déplore Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti, ce même organisme communautaire au coeur de Saint-Michel, où vit une grande partie de la communauté haïtienne. « C’est une mini-analyse sauvage que je vous fais, car on ne sait pas très bien ce qui se passe. Il faut du temps pour essayer de comprendre qui est derrière les groupes qui font l’agitation. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir «Je comprends la frustration de la population, dit Jean Alix, intervenant jeunesse à la Maison d’Haïti dans le quartier Saint-Michel, car il y a différentes choses qui se sont passées.»

Pour elle, le Québec et le monde entier ne devraient pas s’étonner de cette crise qui semble soudaine : ils en ont ressenti les signes précurseurs lorsque des milliers de demandeurs d’asile ont fui Haïti, pour aller vers le Brésil, le Chili et d’autres pays d’Amérique latine, mais aussi pour remonter jusqu’au Canada. « Ce qui se passe actuellement ne fait que confirmer la vague de gens qui ont quitté massivement Haïti. La vie devient impossible, insoutenable. Et je ne vois vraiment pas comment on peut renvoyer des gens qui vivaient là-bas. »

Alix Jean croit aussi que cette éruption de violence dans les rues du pays est la goutte qui « fait déborder le verre ». « Je comprends la frustration de la population, car il y a différentes choses qui se sont passées, il y a la question du salaire minimum qui n’a pas été augmenté et maintenant le coût du gaz est plus élevé que le salaire minimum », soutient-il.

Plus qu’un ras-le-bol

Chose certaine, la crise est aussi politique, et intimement liée aux agissements du gouvernement de Jovenel Moïse, le président. Et si celui-ci semble avoir reculé sur l’augmentation du prix des carburants et demandé la transition vers un gouvernement provisoire, le peuple, gonflé à bloc, voudra quand même sa tête. « Il y a plus qu’un ras-le-bol. Ce sont des gens lourdement armés dans le lot. Et ce ne sont pas des petites armes », fait remarquer Mme Villefranche.

Louis, un chauffeur de taxi du quartier Saint-Michel qui a quitté son Haïti natale il y a 30 ans pour s’installer au Québec, voit la crise comme une occasion pour se débarrasser du gouvernement. Une autre.

« Cette fois-ci, le peuple haïtien va faire un nettoyage. On débarrasse. Ça suffit ce régime-là et on reprend notre pays. C’est la communauté internationale qui soutenait les gens au pouvoir de toute façon, dit-il. Même en étant dans la misère, on ne peut jamais baisser les bras. »