L’éloge de la fatigue

Dans l’Antiquité, les Romains attribuaient à l’«otium», ou temps libres, les vertus du repos honorable, de la méditation et de la tranquillité. Mais le monde chrétien a assimilé l’oisiveté (du latin «otium») à la paresse.
Photo: Olivier Sylvestre Le Devoir Dans l’Antiquité, les Romains attribuaient à l’«otium», ou temps libres, les vertus du repos honorable, de la méditation et de la tranquillité. Mais le monde chrétien a assimilé l’oisiveté (du latin «otium») à la paresse.

Ça y est. C’est bientôt l’heure de l’école buissonnière pour des milliers de travailleurs, le temps de mettre l’horloge à pause, d’arrêter la trotteuse une fois dans l’année. Pour plusieurs, la relâche estivale sera le seul vrai répit dans la boucle sans trêve du labeur quotidien, même si la fatigue s’est invitée comme colocataire de leur vie depuis belle lurette.

Dans un monde qui prend des allures de course perpétuelle contre la montre, après le droit aux vacances, ne serait-il pas temps de réhabiliter le droit à la fatigue ?

C’est ce qu’explique Éric Fiat dans Ode à la fatigue, un livre qui ausculte avec minutie notre rapport trouble et tordu avec la lassitude. Le professeur d’éthique, qui a lui-même traversé quelques déserts côté énergie, affirme qu’on peut rester « lumineux » même en pleine panne de courant.

À une époque où le burn-out est devenu presque aussi commun que l’influenza au mois de mars, rien n’est pourtant plus caché et occulté que la fatigue du travailleur, affirme-t-il.

Pour des centaines d’infirmières épuisées qui osent descendre dans la rue pour protester contre leurs conditions de travail, combien de femmes et d’hommes médecins, d’administrateurs, d’enseignants, de gens d’affaires, d’artistes, de travailleurs autonomes à bout de souffle continuent de boulonner comme des machines, dissimulant leur épuisement comme une maladie honteuse, inavouable ? Comme une tache sur un parcours professionnel immaculé.

Grosse fatigue

Notre époque vit un drôle de paradoxe, estime Fiat, et il n’est pas le seul. Le temps des vacances s’est démultiplié depuis les faméliques congés qu’égrenaient nos ancêtres vannés par de durs labeurs. Pourtant, jamais autant de contemporains ne se sont dits victimes d’épuisement. Et rarement la fatigue aura-t-elle eu si mauvaise presse.

 

« Beaucoup de gens se disent aujourd’hui sans cesse fatigués, or ceux qui travaillaient la terre devaient l’être bien plus que nous. Mais aujourd’hui, on tait la fatigue plutôt que de la vivre. L’aveu est perçu comme un signe de faiblesse », avance le professeur d’éthique médicale, qui reçoit notamment les confessions exténuées de soignants en France.

Au Canada, on travaillait en moyenne près de 40 heures par semaine en 1960, et on ne bossait plus que 33 heures semaine en 2013. Rien à voir avec les 70 heures passées à s’éreinter au boulot lors de la Révolution industrielle. Comment expliquer l’ampleur de la fatigue ressentie aujourd’hui ?

« Les fatigues choisies peuvent apporter beaucoup de joie. Mais, comme la solitude, la fatigue subie est beaucoup plus insupportable que celle qui est choisie », pense Fiat, qui juge que l’épuisement moderne découle de la difficulté à trouver un sens à cette fatigue dans un monde qui en a de moins en moins.

« Contrairement aux autres êtres vivants, les humains cherchent un sens à ce qu’ils font, une légitimation. Or, notre époque valorise la performance avant le sens, et, par conséquent, les êtres qui travaillent sans cesse », ajoute l’éthicien, d’avis que cette fuite en avant fait de plus en plus de victimes collatérales.

Vidés plus que remplis

Curieusement, l’aversion de notre temps pour la fatigue est égale à celle que cultive notre société à l’égard de l’ennui. Pour « être » aujourd’hui, il faut « faire » sans cesse plus, pense l’éthicien.

« En fait, bien des gens préfèrent la fatigue à l’ennui, car on fuit le néant, » écrit-il. Pour eux, mieux vaut « être fatigué à faire quelque chose que de l’être à ne rien faire », et le travail devient le parfait exutoire du vide.

Le lexique de la fatigue en dit long sur l’image que suscite cet état de veille, ajoute Éric Fiat. On se dit « claqués, crevés, lessivés, vidés, siphonnés », comme si l’état physique oblitérait toutes les facultés humaines. La langue compare l’être humain à la machine dont la garantie fait défaut puisqu’on est « au bout du rouleau », victimes d’un « coup de pompe », d’un « passage à vide ». La fatigue « nous tombe dessus » comme une malédiction. Pis, on est « morts de fatigue », bref, autant dire plus rien du tout, annihilés.

« On ne considère pas la fatigue comme une chose normale ou bonne », estime l’auteur. Pis, la fatigue est tournée en dérision : du Schtroumpf dormeur à Gaston Lagaffe, la culture dépeint ceux qui rechargent leurs batteries comme des drôles de zigues ou des paumés de première.

La fatigue mène à cet état intermédiaire où l’on devient pensif plus que pensant, où on s’enchante des détails, du microcosme, plutôt que de l’évidence

Féconde fatigue

Pour Fiat, il est temps de redonner ses galons à la fatigue. Les anciens n’avaient pas cette gêne. Dans l’Antiquité, les Romains attribuaient à l’otium, nom donné aux temps libres, les vertus du repos honorable, de la méditation et de la tranquillité. Mais le monde chrétien a assimilé l’oisiveté (dérivée du latin otium) à la paresse. Il faudra attendre la Révolution industrielle pour que les détracteurs des dérives du capitalisme, dont Paul Lafarge, revendiquent en 1881 un « droit à la paresse ».

Et si certains territoires ne pouvaient être visités et compris que par la fatigue ? « Notre époque rejette cet état, qui peut être très fécond. Quelle serait la réflexion d’une femme ou d’un homme qui ne serait jamais fatigué, jamais vieux ? » pense Fiat.

« Je ne veux surtout pas faire l’éloge du burn-out, qui est un état extrême, pathologique. On oublie qu’il y a aussi quelque chose de beau dans la fatigue. Celui d’un état flottant où l’on n’est plus le centre du monde, où on s’attarde aux détails, aux nuances. On devient “l’océanographe” des flaques », image l’auteur.

Car la fatigue est la mère de la rêverie, enchaîne-t-il, cette plongée dans la sphère de l’oubli de soi, ce tremplin vers l’inconscient. « La fatigue mène à cet état intermédiaire où l’on devient pensif plus que pensant, où on s’enchante des détails, du microcosme, plutôt que de l’évidence. »

Difficile de se laisser aller à ce spleen onirique dans nos sociétés cartésiennes. Il faut pourtant vagabonder dans ses eaux troubles pour « reconstituer sa propre nappe phréatique, ajoute le professeur, philosophe. La fatigue a à nous apprendre. Elle est comme le vent qui déracine, ça ne sert à rien de lutter contre. Le roseau survit car il plie, le chêne qui résiste, lui, se rompt », illustre l’auteur.

Quantité de régimes et traitements « antifatigue » déferlent sur les tablettes. Vitamine C, ginseng, pollen, gelée royale : tout pour éviter la baisse de régime. « Avec tout ça, on atténue les symptômes, mais pas la cause. En fait, la plus grande fatigue de notre siècle vient souvent du fait d’être soi. » Vaste programme.

Si tant de gens déclarent forfait de nos jours, c’est davantage en raison du tabou qui flotte sur la fatigue, continue de croire Éric Fiat. « L’épuisement professionnel, c’est la fatigue qui n’a pas su se dire par ceux qui sont déjà au bout du rouleau. Il est temps d’oser dire, de créer une solidarité de la fatigue et une résistance à l’accélération du travail. »

L’éthicien rappelle combien la fatigue peut être savoureuse quand elle est synonyme de conquête. À preuve, le sourire de ceux qui s’infligent des heures d’entraînement pour courir un demi-marathon ou des nuits blanches pour achever un manuscrit, donnant au mot « fatigue » le sens du dépassement ou du devoir accompli. « Les bonnes fatigues se reconnaissent à ce que l’effort n’est plus vu comme quelque chose qui nous coûte, mais au contraire comme quelque chose qui nous rapporte. »

Comme quoi, à se dépenser, on peut aussi s’enrichir. Et à se reposer, se remplir.