La maison Legendre, construite vers 1790, risque de disparaître

Vue de l’intérieur de la maison Legendre laissée à l’abandon
Photo: Christine Rousseau Vue de l’intérieur de la maison Legendre laissée à l’abandon

À Sainte-Croix-de-Lotbinière, un village de 2500 habitants situé sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, la maison Legendre, construite vers 1790, la plus vieille des environs, risque d’être prochainement démolie sous le pic de démolisseurs.

La maison a pourtant été présentée depuis des décennies comme un rare exemple d’habitation typique des maisons québécoises du XVIIIe siècle. Mais la municipalité n’a jamais cru bon de la citer pour en assurer la préservation.

« Le propriétaire a déposé une demande de démolition », explique François Bienvenue, responsable de l’urbanisme à la municipalité. Qu’est-ce qui permet de démolir un bâtiment pareil ? « Elle n’est pas citée par la MRC ni par la municipalité. » Pourquoi ne l’est-elle pas ? « Je ne saurais pas vous dire. »

Photo: Christine Rousseau Vue extérieure de la maison Legendre

Du côté de la MRC, Marie-France Saint-Laurent, responsable de la culture et des communications, indique que « jusqu’à présent, jamais nous ne nous sommes prévalus de notre droit de citer un bâtiment. Nous encourageons plutôt les municipalités à le faire ». Est-ce que le sujet de cette démolition a été discuté du côté de la MRC ? « Aucune discussion au sujet de la maison Legendre n’était à l’ordre du jour lors de la dernière rencontre de la MRC, tenue mardi. »

Après avoir été maintenue dans la famille Legendre pendant plusieurs décennies, la maison appartient aujourd’hui à Yvon Hamel, un des actionnaires de Construction Hamel, une importante entreprise de la région spécialisée dans des travaux de génie civil et d’infrastructures maritimes.

« Il y a une campagne de salissage contre moi », dit sans ambages Yvon Hamel au Devoir. Il affirme que le comité du patrimoine de la ville n’a pas respecté la propriété privée en installant sur le toit de son bâtiment une toile de protection sans lui fournir la garantie d’être dûment assuré pour réaliser ces travaux en 2014. « Je suis dans la construction depuis 42 ans. J’aurais pu leur fournir gratuitement une meilleure toile que celle qu’ils ont installée. » Mais pourquoi n’en a-t-il pas installé une lui-même à sa satisfaction pour protéger la maison ? « Parce que la maison, je ne la gardais pas. C’est le terrain qui m’intéressait. […] Je n’ai jamais été contre le patrimoine. Mais je ne suis pas le responsable du patrimoine du Québec. Je ne voulais plus les voir chez nous, ce groupe-là. »

Selon M. Hamel, la maison est désormais « maganée, c’est fini, parti en fumier ». Il n’a aucune envie d’investir de l’argent dans ce bâtiment. « Et la municipalité est endettée. Pensez-vous qu’ils ont l’argent pour s’en occuper ? La municipalité a juste à ne pas m’accorder de permis de démolition. Elle va finir par s’écraser pareil, toute seule. »

Jean-Pierre Ducruc, pro-maire de la municipalité, rappelle au Devoir qu’en 2014 M. Hamel s’est engagé à « remettre la maison en état à sa retraite, d’ici trois ans ». « Il l’a dit devant moi. C’était un rapport basé sur une relation de confiance mutuelle. […] Pour le moment, ça prend une mauvaise tournure. »

Quelques jours

Christine Rousseau, de la société Patrimoine et d’histoire des seigneuries de Lotbinière, explique que le propriétaire avait accepté de donner la maison si un comité du patrimoine parvenait à la déménager. « Beaucoup de gens s’arrêtaient pour voir la maison et ça l’agaçait de voir des curieux chez lui. Mais entre-temps, il a décidé de la garder. Et là, on vient d’apprendre par un avis public que la maison risque d’être démolie dans quelques jours. »

Des maisons plus anciennes que celle-là sont introuvables dans les environs puisque, le 13 août 1759, les troupes britanniques y avaient brûlé pratiquement toutes les demeures dans leur effort de conquérir le territoire par les armes.

Dès 1927, la maison Legendre est mentionnée dans Vieux manoirs, vieilles maisons, un ouvrage de Pierre-Georges Roy, alors archiviste en chef au gouvernement du Québec. L’historien y écrit cette maison bâtie vers 1790 par Jean-Baptiste Legendre, le petit-fils du premier Legendre arrivé au pays. Ce bâtiment, dit P-G Roy, est du type de ceux que l’on « rencontrait le plus fréquemment autrefois, non seulement à Sainte-Croix, mais dans toute cette partie du pays ». À l’intérieur, un bel escalier de bois tournant et un éclairage assuré par des fenêtres à carreaux étroits typiques de l’architecture canadienne. Les fenêtres étaient fermées par des contrevents qui protégeaient en principe les occupants tout aussi bien du froid que des voleurs.

La demeure a servi de modèle à plusieurs photographes ainsi qu’au peintre Léonce-Édouard Cuvelier. Cet artiste né en France avait procédé à un inventaire des bâtiments anciens du Québec qui méritaient selon lui l’attention du public. La maison Legendre figurait au nombre de ceux-là. Une aquarelle de la maison signée Cuvelier appartient aujourd’hui à la collection de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Elle montre le bâtiment dans toute sa splendeur d’antan.

De cette maison, une émission de télévision populaire a fait récemment un de ses théâtres d’interprétation pour des phénomènes dits paranormaux.

Démolir

« Le processus de démolition prévoit qu’il doit y avoir un avis public publié et installé devant la maison. Cela a été fait. Le 3 juillet, avant la séance du conseil, d’éventuels opposants pourront se faire entendre s’ils le désirent. Puis c’est un comité qui décide de la démolition ou non. » Ce comité est composé du maire et de deux conseillers municipaux. Il ne comprend aucun expert du patrimoine.

En 2014, le comité du patrimoine de Sainte-Croix avait commandé une évaluation pour connaître les travaux qui resteraient à faire pour la préservation de la maison après qu’on en eut assuré la protection par l’installation d’une membrane temporaire. Mais le comité du patrimoine de la ville a été dissous par la municipalité, explique Christine Rousseau. « On avait fait des requêtes à la municipalité pour faire citer la maison. On n’a pas eu de réponse ni d’écho de la municipalité à ce sujet. Et on nous a demandé de nous retirer du dossier. […] J’ai demandé aux gens de manifester leur opposition à cette démolition le 3 juillet prochain. »

Du côté de Québec, l’association Action patrimoine a été informée de l’urgence de la situation. « Le dossier vient d’arriver. Le temps qu’on appelle, qu’on écrive une lettre, qu’on réagisse, il faut du temps. Et parfois, les délais vont trop vite », explique la directrice de l’organisme, Émilie Vézina-Doré. « Nous allons interpeller rapidement les instances responsables. »

5 commentaires
  • Caroline Mo - Inscrite 15 juin 2018 07 h 39

    Le mépris

    C'est le terrain qui m'intéresse!

    Le mépris de notre passé et la valeur de cette maison ignorée.

  • Gabriel Deschambault - Inscrit 15 juin 2018 10 h 17

    Notre histoire collective

    Voici l'exemple parfait pour valider l'existence du MCCQ. Si faire évoluer la Loi (sur le patriomoine culturel) signifie se désengager et pelleter ça dans le champ des (petites) municipalités, je suggérerais plutôt d'économiser le budget du ministère et de le redistribuer vers ces municipalités qui sont sensibles mais sans moyens efficaces. Cette maison doit impérativement être conservée et mise en valeur. C'est l'histoire de l'architecture du Québec qui est sous nos yeux.

  • Robert Morin - Abonné 15 juin 2018 10 h 17

    Vraiment typique de l'amnésie entretenue...

    ...dans certaines couches de la population québécoise. Je les entends déjà avec leurs arguments de fond de chaudron : «Le gars est chez lui, il peut faire ce qu'il veut!» «Qu'ils l'achètent cette cabane sinon, ils n'ont pas un mot à dire!» Cette attitude qui donne tous les pouvoirs à l'intérêt particulier, à l'intérêt individuel, tout en négligeant totalement les aspects de richesse collective et d'intérêt patrimonial et historique est tout à fait typique dans ce genre de dossiers. Les choses ne se passeraient jamais de cette façon en Europe, et notamment en France, où l'attachement aux valeurs patrimoniales collectives est bien plus marqué qu'ici. Pourtant, n'est-ce pas nous qui devrions nous cramponner à la sauvegarde des éléments de notre culture menacée en Amérique du Nord? Et si, dans la ville de Québec, quelqu'un décidait d'acheter le Château Frontenac pour le démolir, parce qu'il n'aime pas cette architecture, croyez-vous que l'on dirait : «Il est chez lui, il a le droit de faire ce qu'il veut?»
    En terminant, si les Britanniques incendiaient systématiquement les maisons témoins de notre culture française en Amérique, il se trouve aujourd'hui des Québécois individualistes, matérialistes et sans vision qui font de même en laissant des joyaux de notre patrimoine se détériorer jusqu'à l'écroulement. Méthodes différentes, mais résultats identiques... Intentions semblables?

    • Ginette Rouleau-Boyer - Abonnée 15 juin 2018 19 h 20

      Et, je me permets d'ajouter: notre histoire trop vite oubliée, et notre quotidien ou, du mouns de ceux et celles qui font que nous sommes encore
      ici.

  • Serge Lamarche - Abonné 15 juin 2018 14 h 21

    Dernière minute

    Pourquoi ce dossier fait-il manchette à la dernière minute?
    Étonnant de voir les intervenants laisser tomber la balle si facilement. Dollars, le grand maitre.