Ricardo jusque dans les cafétérias d’école

L'affiche de la cafétéria de l'école Gérard-Filion
Photo: Le Devoir L'affiche de la cafétéria de l'école Gérard-Filion

Des affiches faisant la promotion d’une « journée Ricardo », où des plats du chef cuisinier sont au menu de la cafétéria, ont causé un certain malaise dans une école secondaire de Longueuil. Des enseignants se sont dits étonnés de voir qu’on y faisait la part belle à ses recettes et possiblement de la publicité gratuite pour l’homme d’affaires.

« Je me questionne. La publicité est, à la base, pour la cafétéria. C’est acceptable. Mais il s’agit d’une pub pour Ricardo par la bande. La publicité n’est-elle pas interdite dans les écoles ? », a dit au Devoir un des enseignants de l’école Gérard-Filion, qui a voulu garder l’anonymat. « Dans un contexte où Ricardo, un chef cuisinier businessman, est déjà présenté comme un expert de la nutrition par Lab-École, ça me surprend de voir son visage placardé à la cafétéria et dans les salles de repas des élèves d’abord, et sur des feuilles plus grandes encore dans les salles de profs ensuite. »

 

Les affiches en question présentent « Les journées Ricardo » avec la photo du célèbre créateur culinaire, les photos des trois plats inspirés de ses recettes et le logo de Laberge Services Alimentaires (LSA). Elles ont été produites et installées à l’initiative de l’entreprise-traiteur qui gère la cafétéria et non de Ricardo Media, qui n’était pas au courant lorsque Le Devoir l’a contacté. Aucune entente n’a été conclue avec ce traiteur ni l’école, assure-t-on. « D’emblée, on sait que des garderies et des écoles utilisent les recettes de Ricardo et on n’a aucun problème avec ça. On est bien heureux et flattés, mais ça ne veut pas dire qu’il y a un crédit qui est accordé à la marque Ricardo », explique Nathalie Carbonneau, responsable des communications et du marketing. « Souvent, on n’est pas au courant quand les écoles reprennent nos recettes. »

Ricardo Media ne souhaiterait toutefois pas voir la photo du chef ou son logo repris pour le privilège d’une entreprise privée. « Qu’on utilise nos recettes pour nourrir les jeunes, aucun problème, mais qu’ils en fassent la promotion sur leur site, c’est autre chose. »

La Commission scolaire Marie-Victorin (CSMV) dit avoir donné son approbation au projet. Mais hormis les affiches, « aucune autre promotion de ces journées n’a été faite », a indiqué Annie Massicotte, porte-parole de la CSMV. Ces journées auraient été approuvées « dans un but de promouvoir la saine alimentation et d’encourager les élèves à manger à l’école, et non dans les restaurants avoisinants ».

Lutter contre la malbouffe

Depuis 2013, les journées thématiques Ricardo ont lieu huit fois par année dans les neuf écoles où LSA gère la cafétéria de même qu’auprès de ses clients d’entreprise. L’entreprise fait sa propre promotion de l’événement en posant des affiches et fait tirer des cadeaux parmi ceux qui s’abonnent à son infolettre. « On a accès aux rabais d’entreprise de Ricardo et ça nous permet de faire un clin d’œil à notre clientèle et à nos usagers », dit Julie Laberge, cofondatrice et dirigeante, avec sa sœur, de l’entreprise qui a 16 ans d’existence. « Le jour où on fait la recette, on l’imprime, et l’objectif est de sensibiliser les gens à bien manger. » Il semblerait toutefois que ces journées thématiques Ricardo n’aient pas été publicisées auprès des parents de l’école Gérard-Filion.

Julie Laberge ne croit pas que ces journées thématiques constituent de la publicité à proprement parler. « Soyons sérieux, je ne pense pas que demain matin un élève de 2e secondaire va me dire: "J’ai vu une recette de Ricardo à mon école et je vais m’abonner au magazine." Et si jamais il le faisait, ce serait tant mieux ! On va peut-être encourager un futur cuisinier », dit-elle.

Mme Laberge explique que son entreprise, qui a pour but de lutter contre la malbouffe et vise même devenir zéro déchet, doit batailler ferme pour se tailler une place dans ce milieu de gros joueurs. L’idée de ses journées thématiques Ricardo lui est venue alors qu’elle était déçue d’avoir perdu un gros contrat dans une école privée. « Je suis allée frapper à la porte de Ricardo pour savoir si j’avais sa permission pour cuisiner de ses recettes », raconte-t-elle. « Moi, je n’ai pas les moyens de me payer Ricardo comme porte-parole, mais on nous a permis de cuisiner les recettes. »

En plus d’être un bon coup marketing qui lui permet de se démarquer et de lui donner une certaine « crédibilité », c’est une façon d’encourager les créateurs d’ici, croit-elle. « On aime encourager Ricardo et on est en train de regarder ce qu’on pourrait développer avec Marilou [Trois fois par jour]. L’objectif, c’est d’encourager les gens de chez nous. »

De la publicité pour enfants ?

La Loi sur la protection du consommateur interdit la publicité destinée aux enfants de moins de 13 ans. Une publicité risque davantage d’être considérée comme s’adressant aux enfants si un ou plusieurs de ces critères s’appliquent, rappelle Charles Tanguay, porte-parole de l’Office de la protection du consommateur (OPC), à savoir si le bien ou le service peut les intéresser, si la conception de la publicité est enfantine et si le lieu ou le moyen de diffusion contribuent à rejoindre les enfants.

« Dans le cas d’une école, il est clair que le lieu de diffusion vise les enfants, mais il reste à déterminer si le message vise les enfants », dit M. Tanguay. Dans le cas dont il est ici question, l’OPC ne peut se prononcer sans avoir mené une enquête en bonne et due forme, explique-t-il.

Un cas classique de condamnation pour publicité destinée aux enfants est survenu en 2009 : l’entreprise de petits gâteaux Vachon distribuait des desserts en forme de singe dans des centres de la petite enfance. Les gâteaux étaient accompagnés de livres d’histoire, de bons de réduction et d’autocollants à l’image de la marque de gâteaux. L’entreprise avait plaidé coupable aux accusations de publicité illégale destinée aux enfants déposées par l’OPC.

Une éthique dans les concours culinaires

La Tablée des Chefs est un organisme à but non lucratif qui organise notamment les brigades culinaires, une sorte de compétition entre écoles d’apprentis-chefs. Ricardo étant le porte-parole de la Tablée des Chefs, il offre des paniers de produits et des livres aux participants de l’école gagnante. D’autres entreprises commanditaires, comme Le Creuset, font de même.

Si des affiches portant le logo des divers partenaires — IGA, Ricardo, Olymel, etc. — sont posées dans les écoles au moment des inscriptions, aucune promotion des prix n’est faite en amont, assure le directeur général de la Tablée des Chefs, Jean-François Archambault. « Les partenaires qui sont dans le projet ne nous obligent pas et ne nous forcent pas à acheter leurs produits ou à les mettre en avant. Il y a un code d’éthique, dit-il. Si une entreprise me demandait de faire la promotion de ses produits, j’annulerais. Ce n’est pas le but. On est dans la responsabilité sociale, pas dans la commandite. »