Mourir en silence dans une maison de chambres

Les résidents vivent seuls ou à deux dans les chambres de l’édifice.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les résidents vivent seuls ou à deux dans les chambres de l’édifice.

Alors qu’un rapport accablant a été rendu public sur l’insalubrité des maisons de chambres sur l’île de Montréal, Le Devoir a appris que le Bureau du coroner enquête sur un décès survenu au Centre d’hébergement Rachel, une maison de chambre dans Rosemont–La Petite-Patrie. La police aurait également ouvert une enquête, mais qui serait, depuis, inactive.

En janvier dernier, un résident de cette maison de chambres du boulevard Rosemont, aussi appelé Centre Rosemont, était décédé depuis quelques jours lorsque des ambulanciers ont été appelés sur les lieux. À l’étage, ils ont également découvert un homme paralysé depuis plusieurs jours en raison d’un AVC, couché sur un lit empreint de son urine et ses défécations et qui fourmillait d’insectes.

La scène était d’une telle horreur qu’un signalement du personnel du réseau de la santé a été fait à la commissaire aux plaintes et à la qualité des services du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. Après vérifications, celle-ci dit l’avoir acheminée au SPVM pour enquête — le dossier est fermé depuis — en vertu de la nouvelle loi 115, visant à lutter contre la maltraitance des aînés et des personnes en situation de vulnérabilité, qui élargit désormais ses pouvoirs. Le Bureau du coroner a ouvert une enquête sur la mort d’André Vaillant, 74 ans, qui résidait au Centre Rosemont.

Dans une autre maison de chambres dans l’arrondissement du Sud-Ouest visitée par Le Devoir mercredi, le coroner a produit un rapport sur un homme de 54 ans mort d’une surdose de méthadone en mai 2017, qui avait été découvert quatre jours après son décès en état de « putréfaction modérée ».

Un endroit qui laisse à désirer

Au Centre Rosemont, les portes extérieures ne sont pas verrouillées et il n’y a pas de sonnette ni d’interphone, ce qui viole la réglementation municipale. L’endroit n’est pas reluisant de propreté et il y flotte une odeur d’urine. Dans un dédale de couloirs, des portes s’ouvrent sur des dizaines de chambres individuelles ou partagées, comme a pu le constater Le Devoir. Les salles de bains communes sont malpropres et n’ont pas toujours de l’eau chaude, selon des personnes à qui nous avons parlé devant la maison.

Au sous-sol, une petite cuisine se trouve dans une pièce sombre, recevant les repas d’un traiteur. « Si c’est bon ? Non, on ne peut pas dire ça », lance un chambreur qui tait son nom. À défaut de mieux, plusieurs résidents ont dit vouloir continuer d’habiter l’endroit, où certains vivent depuis longtemps. Les chambreurs y sont logés et nourris pour 750 $ par mois. Leurs médicaments leur sont donnés par le préposé aux repas.

Un surveillant habite au sous-sol et serait présent de nuit, sept jours sur sept, selon le fils de l’administrateur. « Il y a toujours quelqu’un », assure Michaël Serre. Alors, comment expliquer que des cadavres ou des personnes en détresse soient trouvés après plusieurs jours ? « On ne rentre pas dans les chambres, c’est un endroit privé. Une personne peut bummer pour deux, trois jours, dormir ailleurs », a-t-il expliqué.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

L’administrateur Daniel Serre dit pour sa part faire son possible. « On ne peut pas toujours contrôler, mais on essaie de faire du mieux qu’on peut avec nos moyens », dit l’homme qui opère la maison depuis plus de 15 ans. Concernant l’homme ayant fait un AVC, il ne croit pas que l’homme soit resté seul plus de 48 heures. « Il ne voulait pas aller à l’hôpital. Il ne tolère pas les policiers et les ambulanciers. »

La « dernière ligne »

En 2005, il y a 13 ans, La Presse avait révélé au grand jour l’insalubrité et les sévices dont étaient victimes les chambreurs de cette même maison de chambres. Le meurtre d’une femme y avait eu lieu. La protectrice des usagers en matière de santé de l’époque avait qualifié d’« épouvantable » la salubrité du centre, qui avait été temporairement fermé, et les pensionnaires, relogés dans des unités psychiatriques.

Daniel Serre assure que tout cela est chose du passé. « Le problème, c’était qu’ils n’ont pas aimé que des gens soient au sous-sol, les plafonds n’étaient pas assez hauts. On a descendu la cuisine et fait d’autres chambres. » Il dit peinturer l’endroit tous les 4 à 6 mois et traiter régulièrement l’endroit contre les punaises. Les récentes infractions notées par le Service de sécurité incendie de la Ville ont été prises au sérieux. « Le Curateur public ne me confierait pas son monde si ce n’était pas bien au sein de la résidence », assure-t-il. Le Curateur, s’il donne raison à M. Serre, ne peut toutefois pas dire quelle est la fréquence des visites de ses délégués, puis cela « varie d’une personne à l’autre ».

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

M. Serre rappelle que ce n’est pas une clientèle facile. « Je ne vous le cache pas, ce sont des itinérants et, en général, ils ont soit des problèmes d’alcool, de drogue ou de jeu. Ils couchent dans les parcs et certains ramassent des cochonneries. » Les références viennent de partout : du réseau de la santé, des établissements spécialisés en santé mentale et même de la police. « Pour aller dans certaines ressources, il faut quasiment que tu aies une cravate. Alors, les travailleurs sociaux savent qu’ils peuvent nous amener ceux qu’ils ne peuvent placer nulle part », dit-il. « J’ai toujours dit que j’étais la dernière ligne. » Il reconnaît toutefois que certaines personnes n’ont plus de suivi une fois installées dans sa maison de chambres.

Qui est responsable ?

Comment assurer leur sécurité et prévenir les sévices ? Il n’existe aucune liste répertoriant les maisons de chambres privées. Elles n’ont pas à obtenir de permis ni de certification de Québec, contrairement aux résidences privées pour aînés. Le Protecteur du citoyen n’a pas non plus les pouvoirs pour enquêter sur ces établissements. Dans son dernier rapport annuel, il fait pourtant état d’un signalement qu’il n’a pas pu traiter au sujet d’une maison de chambres « insalubre » où le personnel était « violent envers [les résidents] » et les « exploitait ».

Pierre Gaudreau, du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), reconnaît qu’il peut y avoir des sévices — « et pas juste un » — dans ces maisons qui, étonnamment, peuvent être très rentables. Mais il ne faut pas les faire fermer pour autant, croit-il.

Daniel Serre, du Centre Rosemont, est ouvert à l’idée d’une certification pour peu que les exigences ne soient pas « énormes ». « Sinon, je vais être obligé d’arrêter. »

Pour Ghislain Goulet, d’Action Autonomie, il faut absolument trouver une solution pour protéger ces gens vulnérables susceptibles de vivre des sévices. « Il faut se tenir debout et ne pas fermer les yeux », lance-t-il. « Ce sont les pouvoirs publics qui sont censés veiller au bien de ces gens-là. »

6 commentaires
  • Claude Girard - Abonné 1 juin 2018 04 h 49

    À quand une DPV?

    Une direction de la protection de la vieillesse.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 1 juin 2018 06 h 35

    UN DÉTERMINANT DU BIEN-ÊTRE : LE LOGEMENT

    Une société, par ricochet, ces décideurEs, qui « permet » l'existence de telles situations devraient être imputables.

    • Christiane Gervais - Abonnée 1 juin 2018 10 h 10

      "En 2005, il y a 13 ans, La Presse avait révélé au grand jour l’insalubrité et les sévices dont étaient victimes les chambreurs de cette même maison de chambres."

      Non seulement les décideurs ne sont pas tenus responsables, mais il s'en fichent royalement!

      Vivre dans la dignitié!

  • Jean-Luc Malo - Inscrit 1 juin 2018 09 h 19

    Problème non exclusif aux maisons de chambre

    Mourir seul.
    Lire l’excellent article en février dans l’actualité.
    Voir aussi un éditorial dans le monde le 3 février.
    Là-bas, des bénévoles humanistes les accompagnent dignement à leur dernier repos.
    Jean-Luc Malo
    abonné

  • Nadia Alexan - Abonnée 1 juin 2018 10 h 47

    Une situation inacceptable dans une société dite civilisée.

    Exploiter les gens les plus vulnérables de la société et les laisser à leur sort est inacceptable dans une société civilisée. Honte à nos gouvernements.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 1 juin 2018 14 h 17

    Personne !?!

    « Il faut se tenir debout et ne pas fermer les yeux » (Ghislain Goulet, Action Autonomie)

    Bien sûr que certes, mais faut-il envisager, pour ce faire, encadrer légalement les « Maisons de Chambres », notamment celles relevant de services étatiques, notamment de la Santé et Services sociaux !

    Au Québec, semble-t-il, personne ne devrait Mourir du silence et d’indignité !

    Personne !?! - 1 juin 2018 -