Pont Champlain: annuler le péage fait gonfler les coûts

Ottawa paie le consortium privé Signature sur le Saint-Laurent pour la construction et l’entretien du pont durant trente ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ottawa paie le consortium privé Signature sur le Saint-Laurent pour la construction et l’entretien du pont durant trente ans.

L’annulation du péage sur le futur pont Champlain fera encore gonfler la facture pour les contribuables. Ottawa négocie une compensation financière avec le consortium privé responsable du chantier pour cette décision du gouvernement Trudeau.

Infrastructure Canada est en voie de signer une entente à cet effet avec le consortium Signature sur le Saint-Laurent, mené par SNC-Lavalin, a indiqué le vérificateur général du Canada, Michael Ferguson.

Dans un rapport publié mardi, il explique qu’Ottawa s’apprête à dédommager l’entreprise pour la perte de revenus causée par l’abandon du péage. Les revenus de péage étaient estimés à 3 milliards de dollars pour les 30 premières années d’exploitation du pont.

L’élimination des frais pour franchir le pont — une promesse électorale des libéraux en 2015 — fera aussi augmenter la circulation de 20 % par rapport aux prévisions, ce qui accélérera l’usure de la structure et augmentera les coûts d’entretien.

« En février 2018, les parties ont examiné toutes les répercussions prévisibles de ce changement afin que le contrat puisse les refléter adéquatement. […] Au moment de la publication du présent rapport d’audit, les parties étaient en voie de finaliser les négociations sur le mécanisme d’indemnisation du partenaire privé pour l’augmentation de la circulation des poids lourds, et sur les répercussions financières globales du changement », indique le vérificateur général.

« Les discussions avec le secteur privé visant l’élimination du péage avancent bien et nous ne prévoyons pas que le moment de la résolution de ce changement contractuel aura un impact sur l’achèvement du projet dans les délais prévus », a indiqué au Devoir Brook Simpson, porte-parole du ministre de l’Infrastructure, Amarjeet Sohi.

Le PPP sous la loupe

Le gouvernement fédéral a grossièrement surestimé les avantages d’un partenariat public-privé (PPP) pour construire le nouveau pont Champlain, selon le vérificateur général. Ce chantier nécessite des coûts supplémentaires de centaines de millions et il est peu probable que le pont soit livré comme prévu en décembre prochain.

Infrastructure Canada a mal planifié le chantier évalué au départ à 4,2 milliards, a révélé Michael Ferguson. Les analyses ont sous-estimé les coûts et surestimé les avantages du PPP par rapport au modèle public traditionnel.

Plus préoccupant encore, Infrastructure Canada a terminé son analyse des modèles d’approvisionnement pour le projet deux ans après avoir annoncé que le modèle de partenariat public-privé avait été retenu.

« Si le Ministère avait analysé en profondeur les modèles d’approvisionnement possibles pour le projet, il aurait constaté que le partenariat public-privé pouvait s’avérer plus coûteux que le modèle traditionnel », indique le rapport.

Le consortium privé Signature sur le Saint-Laurent a obtenu le contrat pour construire le nouveau pont Champlain ainsi qu’un nouveau pont d’accès à l’île des Soeurs. Ottawa paie l’entreprise pour la construction et l’entretien du pont durant 30 ans. La structure sera ensuite cédée au gouvernement.

Un mystère à 1,5 milliard

Une première analyse d’Infrastructure Canada faite en janvier 2014 a évalué les économies possibles à 227 millions pour le modèle de PPP. Une simple contre-vérification menée par le vérificateur général a pourtant estimé les coûts de construction 30 % plus élevés pour le PPP.

Une nouvelle analyse menée l’année suivante par Infrastructure Canada, d’après des coûts de construction et de financement fournis par le consortium qui avait obtenu le contrat, prévoyait cette fois des économies de 1,75 milliard pour le PPP. En un an, l’économie estimée avait augmenté d’un milliard et demi !

« Le ministère n’a pas pu bien expliquer la différence de 1,5 milliard entre les deux analyses. Nous sommes d’avis que les économies établies dans les analyses du ministère n’étaient pas réalistes », indique le vérificateur général.

« À notre avis, les analyses de l’optimisation des ressources […] comportaient de nombreux défauts qui avantageaient le modèle de PPP, poursuit le rapport du vérificateur. Le projet était d’une ampleur sans précédent, présentait des risques importants et nécessitait un calendrier de travail accéléré.

« En dépit de ces facteurs, les valeurs utilisées dans les analyses n’étaient pas assez prudentes. »

Des pépins

Les risques de ce chantier accéléré (l’échéancier est de 42 mois) situé en zone densément peuplée se sont vite concrétisés : les travaux de construction ont été ralentis par les difficultés à livrer les pièces du futur pont.

Comme l’a rapporté Le Devoir en mars 2017, la livraison par camion de morceaux géants de la structure en construction a été retardée à cause des limites de poids sur l’actuel pont Champlain. Le vieux pont, construit en 1962, est en si mauvais état qu’il ne peut supporter le poids de ces pièces aux dimensions hors normes.

La livraison de centaines de morceaux du futur pont se fait ainsi par train et par bateau, ce qui a retardé les travaux d’au moins huit mois, note le vérificateur. Des conflits de travail et une grève ont aussi retardé les travaux. Les responsables fédéraux du chantier ont également apporté 20 changements au projet.

Ottawa a accepté de verser 235 millions au consortium SSL pour les retards dans le chantier. De plus, les délais avant d’enclencher le processus de remplacement du pont actuel ont coûté 306 millions en réparation à la vieille structure, qui montre de graves défaillances à cause des infiltrations d’eau et de sel de déglaçage.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a indiqué mardi qu’elle compte « mettre les pressions nécessaires pour s’assurer que [la construction] se fait en bonne et due forme ». « On veut rentrer dans les temps et on veut rentrer dans notre argent », a-t-elle dit.

Le consortium SSL a indiqué au Devoir qu’il prévoit de respecter le nouvel échéancier du 21 décembre 2018 pour la livraison du pont.

4 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 30 mai 2018 11 h 13

    Le coût du péage : Québec ou Ottawa ?

    Lorsque Justin Trudeau a promis l'absence de péage sur le futur pont Champlain, Québec a applaudi. Puisque c'est Ottawa qui interdit le péage, c'est Ottawa qui paiera. Mais s'il y avait eu péage, il y a une facture que Québec aurait eu à acquitter : celle des voitures à batteries.
    La gratuité des péages sur les ponts fait partie des généreuses politiques de soutien à la voiture à batteries. Or, comme il s'agit d'une politique provinciale et non fédérale, et comme le percepteur des péages est une entreprise privée, il est clair que ce dernier aurait envoyé la facture à Québec. Et plus le nombre de voitures à batteries aurait augmenté, plus la facture aurait été salée.

    Dans bien des villes d'occident, le péage est perçu comme une mesure d'atténuation de la circulation automobile. Et quand il s'agit d'une infrastructure publique, l'argent recueilli est souvent utilisé pour faire des investissements dans les transports collectifs. Or le futur pont Champlain ne pourra pas remplir ce rôle, à moins que les règles du jeu soient revues par les futurs gouvernements, provinciaux et fédéraux.

    • Sylvain Auclair - Abonné 30 mai 2018 14 h 14

      Mettre un péage uniquement sur le pont Champlain n'aurait conduit qu'à surcharger les ponts voisins. N'oublions pas que sur ce tronçon du Saint-Laurent, on a trois ponts fédéraux et demi, un pont national et demi, et un pont privé. Instaurer un système cohérent de péage est une autre impossibilité due à la chère constitution du Canada...

  • Sylvain Auclair - Abonné 30 mai 2018 14 h 12

    Usure prématurée

    Le cout supplémentaire engendré par le plus grand nombre de voitures ne va-t-il pas simplement être éliminé par une usure moindre des autres ponts?

  • Serge Lamarche - Abonné 30 mai 2018 14 h 54

    Péage est nuisible

    Tous les péages sont nuisibles. Ils ralentissent la circulation et causent des frais supplémentaires. L'idée même est ridicule à moins que le but soit de réduire drastiquement la circulation.