La maison natale de Jacques Ferron en vente

La demeure a été achetée en 1919 par Joseph-Alphonse Ferron, le père de Jacques.
Photo: Agence Louis-Pierre de Lorimier La demeure a été achetée en 1919 par Joseph-Alphonse Ferron, le père de Jacques.

La maison natale de l’illustre famille Ferron est en vente à Louiseville. Peintre, romancier, dramaturge, figures de proue de la culture québécoise, Jacques, Marcelle et Madeleine y ont grandi dans l’entre-deux-guerres. Réal-Maurice Beauregard et sa compagne l’avaient rachetée en 1980 pour en faire un gîte touristique. Près de quarante ans plus tard, les propriétaires ont décidé de céder la maison pour partir s’installer à Montréal. Le prix de vente de cette vaste et imposante demeure gorgée d’histoires a été fixé à 384 000 $ par un courtier immobilier.

Situé à Louiseville, à un jet de pierre de la rivière du Loup, à tout juste quelques kilomètres de Trois-Rivières, cette vaste maison bourgeoise de sept chambres rehaussées de lambris date de l’ère victorienne. Construite en 1898 dans le style composite néo-Queen-Anne, elle est d’abord édifiée pour le compte du docteur Louis-Léandre Hamelin, futur maire du lieu, notabilité locale.

La demeure est rachetée en 1919 par Joseph-Alphonse Ferron, notaire, bientôt père d’un clan dont l’immense influence sur la vie culturelle du Québec demeure à ce jour considérable. Après ses études à l’Université Laval de Montréal, le notaire s’est installé dans cette localité du comté de Maskinongé pour établir ses affaires. En 1920, il épouse Adrienne Caron. De leur union va naître en 1921, dans cette maison même, un premier fils : Jacques. Avant même son décès prématuré en 1985, il est déjà considéré comme un des très grands écrivains de son pays. Auteur de L’amélanchier, du Ciel de Québec, d’un nombre impressionnant de lettres aux journaux et d’une immense correspondance en voie d’être entièrement publiée, Jacques Ferron charpente une bonne partie de son oeuvre sur la base de ses souvenirs de Louiseville.

Pays des commencements

Son amour pour la nature, sa passion de nommer les choses et d’apprécier la vie des gens humbles dans toute la complexité de leurs histoires, Jacques Ferron va les affiner dans ce territoire de son enfance, ce dont il ne se cachera jamais. Il connaît le moindre méandre de la rivière du Loup qu’il va parcourir en canot. Il regarde les vaches d’un cultivateur voisin, fasciné à l’idée qu’on puisse savoir le nom de chacune. Il observe tout de la vie du comté de Maskinongé, non pas dans un repli régionaliste, mais dans une ouverture du particulier vers l’universel. Jusque dans ses ultimes projets d’écriture, Jacques Ferron reviendra à ses souvenirs de Louiseville.

Ainsi, lorsqu’il entreprend de considérer le traitement de la folie dans un livre qui lui donne beaucoup de mal, il en appelle à cette capitale de sa conscience, appuyé sur une riche culture littéraire. Il dit : « À Louiseville, on parlait des “échappés de Beauport”. On disait aussi qu’“il est bon pour Mastaï”, pour Saint-Michel-Archange, nommé d’après Pie IX, cardinal de Mastaï. Mastaï était un lieu d’internement de grand prestige, pas comme le Bedlam (déformation phonétique de Bethléem) de Shakespeare. »

En entrevue, Jacques Ferron a expliqué plus d’une fois ce que son oeuvre doit à l’imprégnation de ce pays des commencements. Il l’a fait parfois avec les mots rugueux du temps, toujours sensibles au sort des petits et des sans-grade, d’où qu’ils viennent. « À Louiseville, il y avait une structure manichéenne, une structure d’ensemble. Le bas et le haut, le bien et le mal, le grand village des notables et puis, surtout, le petit village des prolétaires — n’oubliez pas que Lachine a été le petit village de Montréal. Le petit village, sans doute d’origine indienne, n’avait comme rue que des sentiers. J’ai vu la même chose en 1946, au village micmac du Nouveau-Brunswick, réserve indienne où travaillaient des Chinois et des négresses. Micmac et Fredericton, petit village et grand village. Sydney et Montréal, petit village et grand village. Négresses de Sydney et Canadiens français, deux petits villages. »

Son père, le notaire Ferron, aura son bureau dans la demeure familiale jusqu’à sa mort. Il se suicidera en 1947. Dans Le Devoir, dans un courrier des lecteurs, Jacques soutiendra qu’un notable, comme ce père, fait figure d’« un misérable, qui est toujours contre les siens ».

La maison d’une mère

Toute de briques, coiffée d’un imposant lanternon vert, l’ancienne maison des Ferron, en vente depuis quelques semaines, est classée pour sa valeur patrimoniale depuis 2012 seulement.

Cette vaste maison d’inspiration victorienne est flanquée d’anciennes écuries aux portes imposantes, un univers de chevaux qui rejaillit dans l’oeuvre de l’écrivain qui s’est enlevé la vie en 1985. Le notaire était passionné par ces bêtes. Son fils le sera aussi.

« Nous avons rénové les écuries en arrivant », explique M. Beauregard au Devoir. Les grandes portes ont été refaites, selon le modèle de l’époque.

Toute la maison a été patiemment rénovée. « Nous avons fermé le gîte le 31 décembre 2017, en même temps que La Presse cessait de publier. Pour nous, c’est la fin d’une époque. C’est malheureux, mais il faut parfois changer : on s’est abonnés au Devoir et on déménage à Montréal. »

Dans son oeuvre, Jacques Ferron parlera beaucoup de ces lieux de son enfance, explique Marcel Olscamp, son biographe. Il fut très marqué par la mort prématurée de sa mère survenue dans cette maison, le 5 mars 1931, après un séjour au sanatorium. Joint par Le Devoir à l’Université d’Ottawa, le professeur Olscamp explique que l’image du corps de la jeune mère descendu par le grand escalier de la maison fit une très forte impression sur les enfants Ferron, en particulier sur Jacques. « Dans leurs correspondances, les Ferron parlent souvent du 5 mars comme d’une journée maudite où il vaut mieux ne rien faire, ne pas bouger, rester chez soi, par crainte que le pire ne survienne à nouveau. »

Après la mort de sa femme, le notaire Ferron va se remarier avec Ida Caron. « Lorsque le notaire meurt en 1947, Jacques et Madeleine sont les deux seuls des cinq enfants à être encore à la maison. C’est la succession qui va s’occuper de vendre la maison. Tout cela n’est pas très clair », explique Marcel Olscamp.

La maison a par la suite appartenu à un médecin et organisateur libéral, Avelin Dalcourt, qui accueillera chez lui plusieurs personnalités politiques importantes, dont René Lévesque, Jean Lesage et le gouverneur général Georges Vanier. Cette maison comprend sept chambres et de vastes espaces qui cependant ne correspondent pas, au chapitre de la décoration du moins, à l’intérieur feutré qu’ont connu les Ferron. Ce décor plus ostentatoire qu’il a créé depuis qu’il a pris possession des lieux, Réal-Maurice Beauregard s’inquiète un peu de le voir désormais disparaître.