Les autochtones aspirent à des bâtiments à leur image

À Ikaluktutiak, au Nunavut, la firme d’architecture EVOQ s’est inspirée de l’igloo communautaire et de la façon inuite de penser l’espace pour la construction de la Station de recherche du Canada dans l’Extrême-Arctique.
Photo: Alex Fradkin EVOQ À Ikaluktutiak, au Nunavut, la firme d’architecture EVOQ s’est inspirée de l’igloo communautaire et de la façon inuite de penser l’espace pour la construction de la Station de recherche du Canada dans l’Extrême-Arctique.

Pour plusieurs autochtones, l’architecture a été un instrument de colonisation comme bien d’autres. Aujourd’hui, ils souhaitent que leur présence, leurs besoins et leurs cultures soient visibles à travers l’environnement bâti. Des professionnels répondent à l’appel et travaillent de plus en plus étroitement avec ces communautés.

Pour Maya Cousineau Mollen, l’architecture était une grande inconnue, abstraite et synonyme de colonisation. « Nos premiers extraits de ça, ç’a été les écoles résidentielles, les maisons des communautés, la mise en réserve, l’obligation à la sédentarité. L’architecture, confie-t-elle, ce n’est pas quelque chose qui sonnait friendly pour moi. »

Depuis septembre, cette Innue travaille pour la firme EVOQ comme conseillère en développement communautaire et est devenue le droit bras d’un de ses directeurs, l’architecte Alain Fournier. Un hasard de la vie, en quelque sorte, pour celle qui se voit comme une « facilitatrice » entre les communautés et cette firme d’architecture. « C’est sûr qu’elle a plus de crédibilité que moi [pour poursuivre notre travail] ! », lance Alain Fournier en riant. EVOQ compte d’ailleurs trois employés autochtones et affiche une volonté « d’"autochtoniser" le bureau ».

Photo: EVOQ Le projet Des armes à la parole, imaginé par la firme EVOQ, repense la place d’Armes dans le Vieux-Montréal. Il a été présenté dans le cadre de l’exposition «Autochtoniser Montréal» pendant le Sommet mondial du design en octobre.

Historiquement, l’architecture a agi, croit Alain Fournier, comme « un outil parmi d’autres, plus insidieux, d’un génocide culturel » des autochtones. Wanda Dalla Costa, première femme des Premières Nations à devenir architecte au Canada, abonde dans ce sens. Les logements dans les réserves, par leur homogénéité à travers le pays et leur rejet des expertises locales, sont l’exemple le plus évident de la colonisation de l’architecture, affirme-t-elle.

Engager les communautés

« Sans engagement [avec les communautés], c’est impossible de créer une architecture autochtone », affirme Mme Dalla Costa, originaire de la communauté crie de Saddle Lake en Alberta et qui travaille depuis plus de 20 ans dans des communautés autochtones.

L’architecte est catégorique : la priorité est de savoir articuler les visions des différentes communautés dans leur environnement bâti, et non d’imposer « notre vision en tant qu’architecte ». Une approche bien différente de celle de l’architecture allochtone, où la vision de l’artiste peut occuper une place plus centrale, souligne dans un entretien téléphonique avec Le Devoir celle qui est présentement professeure invitée à l’Arizona State University.

« Faire en sorte que personne n’est oublié, ça peut être un processus intense. J’essaie toujours d’être le plus inclusif possible. On consulte les écoliers, les aînés, etc. On fait des rassemblements, on organise des repas… » avance de son côté Patrick Stewart, architecte nisga’a (de la Colombie-Britannique) et président du Groupe de travail autochtone de l’Institut royal d’architecture du Canada (IRAC), un regroupement créé en 2016. Après avoir été impliquées dans le processus, les communautés ont tendance à être fières du projet construit, et le bâtiment risque moins d’être vandalisé, précise-t-il.

Dépasser les clichés

Alain Fournier, de la firme EVOQ, croit qu’il faut dépasser les images du « Nord » entretenues par certains allochtones (« les icebergs et les paysages à couper le souffle ») et tendre vers ce qui est réellement significatif pour les communautés locales. « Leur vision, c’est leurs histoires, leur flore, leur faune. C’est eux qui nous alimentent. »

Photo: EVOQ Un détail de l’intérieur de la Station de recherche du Canada dans l’Extrême-Arctique. Pour Alain Fournier, il ne faut pas que les références culturelles autochtones soient folklorisées, mais «en même temps, il faut que ça soit visible».

L’architecte québécois, qui travaille depuis 35 ans avec les autochtones, souligne que ceux-ci participent maintenant au développement de leur environnement bâti, ce qui ne se faisait « absolument pas » auparavant. « Les autorités qui nous engageaient n’avaient aucun souci, aucune préoccupation, aucune demande de ce point de vue là à nous donner. » Le changement est « exponentiel », constate-t-il, et les commandes proviennent de plus en plus directement des communautés.

Une intégration subtile

L’intégration des éléments culturels autochtones se fait à la fois subtile et forte dans les bâtiments conçus par EVOQ, explique M. Fournier. Intégrer l’art autochtone aux bâtiments ne suffit pas, il faut aussi s’interroger sur leurs valeurs. « Il ne faut pas que ça soit folklorisé, et en même temps, il faut que ça soit visible. Le tipi, il y en a qui essaient de servir ça à toutes les sauces, mais ça ne marche pas. »

Conçue par la firme québécoise, l’aérogare de Kuujjuaq, par exemple, rappelle de façon abstraite le kayak. À Ikaluktutiak (Cambridge Bay), EVOQ s’est fait demander de travailler avec les principes traditionnels qaujimajatuqangits, qui guident les décisions des Inuits du Nunavut, pour la construction de la Station de recherche du Canada dans l’Extrême-Arctique. La firme s’est inspirée de l’igloo communautaire et de la façon inuite de penser l’espace pour concevoir les endroits communs du bâtiment, qui sont ouverts les uns sur les autres.

Peu d’architectes autochtones

Une équipe composée d’architectes et de professionnels autochtones canadiens et américains, dirigée par Douglas Cardinal, représentera le Canada à la Biennale de Venise en architecture 2018, qui débute le 26 mai, avec leur projet nommé Unceded : Voices of the Land.

« C’est une occasion pour le monde non seulement de voir l’architecture que nous créons, mais aussi de se faire entendre », a commenté Mme Dalla Costa, qui fait partie de l’équipe, aux côtés de Patrick Stewart.

Le Canada ne compterait actuellement qu’un peu moins d’une vingtaine d’architectes autochtones. Au Québec, ni l’Ordre des architectes ni l’Association des architectes en pratique privée ne possèdent d’information sur les origines de leurs membres. Alain Fournier, d’EVOQ, est un des rares membres non autochtones du Groupe de travail autochtone de l’Institut royal d’architecture du Canada (IRAC). Pour Patrick Stewart, il est considéré comme un « allié ».

Difficile aussi de connaître le nombre d’étudiants autochtones dans les programmes d’architecture des universités québécoises (McGill, Université Laval, Université de Montréal), où l’origine culturelle n’est déclarée que de façon volontaire. Seule université en mesure de fournir des chiffres (à titre indicatif, soulignant qu’ils peuvent être incomplets), l’Université Laval a mentionné qu’à chaque année depuis 2013, quatre ou cinq étudiants des programmes d’architecture se sont identifiés comme autochtones.

Invisibles en milieu urbain

En ville, où plusieurs nations cohabitent, il s’avère plus complexe qu’en communauté de traduire les cultures autochtones dans l’architecture. La grande région de Montréal comptait 35 000 autochtones en 2016 (selon Statistique Canada), issus de nations du Québec et d’ailleurs.

Or, la diaspora autochtone est invisible dans le bâti montréalais, rappelle le directeur de Montréal autochtone, Philippe Meilleur. Il rêve d’une ville qui abriterait un réseau de lieux « autochtonisés » : des logements, des commerces, des endroits publics autochtones. « Différents lieux détenus par des autochtones ou bâtis en fonction de leurs besoins. On n’a actuellement aucune esplanade, aucun parc, aucun milieu de vie. »

L’organisme a exposé, l’automne dernier, des projets d’architecture et de design intégrant les cultures autochtones, dans le cadre du Sommet mondial du design. Il a aussi jeté les bases d’un « guide du design autochtone ». Pour servir d’inspiration, mais aussi pour « se faire honte » et mettre en évidence le manque d’ambition des projets d’ici, lance M. Meilleur.

Montréal autochtone a dans ses cartons des idées de projets de logements abordables de qualité, mais aussi d’appartements, qui prendraient en considération les besoins des autochtones, notamment avec des pièces de plus grandes dimensions pour accueillir des familles élargies, par exemple.

Parmi d’autres façons de faire, M. Meilleur évoque des hangars à canots qui ont été intégrés dans un projet d’habitation en Colombie-Britannique, pour permettre aux résidents qui le souhaitaient de continuer à pêcher, même en milieu urbain. Intégrer les langues dans l’affichage, privilégier certains matériaux et plantes indigènes sur les terrains sont aussi d’autres façons d’intégrer les cultures autochtones à l’architecture.

Tout en saluant la nomination récente d’une commissaire montréalaise aux Affaires autochtones, la conseillère communautaire à la firme d’architecture EVOQ, Maya Cousineau Mollen, croit qu’on peut « aller un peu plus loin qu’un pin sur un drapeau ».