Les exilés prennent la plume

Mohamed, qui publie sur Mediafugees et qui aspire à une vie meilleure en Belgique, a d’abord dû risquer sa vie en fuyant par la mer, des Îles grecques jusqu’aux côtes de la Turquie.
Photo: Super Feat Mediafugees.com Mohamed, qui publie sur Mediafugees et qui aspire à une vie meilleure en Belgique, a d’abord dû risquer sa vie en fuyant par la mer, des Îles grecques jusqu’aux côtes de la Turquie.

C’est une sorte de magazine L’Itinéraire, mais pour les réfugiés. Lancé le 18 avril dernier, le webzine Mediafugees publie des récits et des articles d’actualité écrits par des migrants venus des quatre coins du monde.

Et si les réfugiés, loin du miroir déformant de certains médias, étaient eux-mêmes les mieux placés pour raconter leurs histoires ? C’est ce que croit la journaliste Camille Teste qui, avec son ami Nassim Sari, a cofondé le nouveau webzine Mediafugees. « J’essaie de promouvoir, si ce n’est d’inventer, une notion qui est le self-journalism et l’idée est de laisser la parole aux gens concernés par un problème », explique la journaliste d’origine française, installée depuis un an au Québec.

Non pas que les journalistes aient perdu de leur utilité. « Le travail du journaliste, j’en suis une moi-même, est très important, mais parfois, laisser la place aux gens concernés, c’est une manière de changer le regard sur les choses, constate-t-elle. Car même si on essaie d’être objectif, on a toujours notre regard à nous, notre choix d’angle. Alors, c’est un bon complément que de laisser une place éditoriale à ces personnes. »

Dans un design original et percutant, ce nouveau webzine « expérimental » publie donc des récits « à la première personne », des « histoires décalées » et des articles d’actualité, afin de raconter l’exil autrement. Publiés en anglais et en français (et bientôt en espagnol), les textes sont écrits par des réfugiés du Canada, de France, de Belgique et d’Indonésie. Mais à terme, l’idée est d’en avoir de partout dans le monde, traduits dans plusieurs langues.

« L’exil, c’est une réalité qui touche tout le monde et ça va être de pire en pire. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés parle de 250 millions de réfugiés en 2050, uniquement pour des raisons climatiques », rappelle Camille Teste, qui a travaillé pour l’agence de presse CAPA. « Alors, l’idée de mettre des témoignages, des articles et des créations de réfugiés, pour moi, ça a du sens, car c’est une réalité qu’on partage tous. »

Déconstruire les préjugés

Photo: Super Feat Mediafugees.com Mohamed, qui publie sur Mediafugees et qui aspire à une vie meilleure en Belgique, a d’abord dû risquer sa vie en fuyant par la mer, des Îles grecques jusqu’aux côtes de la Turquie.

L’idée de ce projet lui est venue lors d’un séjour au Liban en 2014, son premier contact avec les camps de réfugiés et les migrations forcées. « J’ai eu un choc », dit cette diplômée de la Sorbonne et de l’Institut d’études politiques de Paris. Mediafugees a été sa réponse et celle de son complice à l’ampleur des préjugés véhiculés sur ces exilés. « On voulait offrir à ces personnes un petit outil d’intégration, un espace de prise de parole et, de l’autre côté, on voulait faire changer le regard des lecteurs, des non-immigrants. Ce qu’on veut, c’est déconstruire l’image et ces grandes catégories du migrant-misère et migrant-menace, afin d’aller plus en subtilité. »

Camille Teste croit au pouvoir d’une histoire de vie, qui aide à humaniser la personne qui la vit. « On partage tous quelque chose sur terre. On a tous envie d’être heureux, d’être tranquilles, dit-elle, sur le ton de l’évidence. Pour la plupart, ces gens ont envie de s’intégrer, d’échanger, d’avoir des projets et des rêves, de se promener ou de faire de la musique… Comme tout le monde. »

Mohamed, un Irakien qui publie sous un pseudonyme, aspire aujourd’hui à une vie meilleure en Belgique. Mais il a d’abord dû risquer sa vie en fuyant par la mer, des îles grecques jusqu’aux côtes de la Turquie. « Nous n’avions alors d’autre choix que d’essayer de faire demi-tour et de rejoindre la côte. C’était vraiment difficile, car la tempête et le courant nous emportaient dans l’autre sens. J’étais épuisé, et c’est comme si la mer m’humiliait. Autour du bateau se trouvaient des roches pointues et glissantes sur lesquelles nous devions marcher pour atteindre la plage. Je portais mon bébé dans les bras. Si j’étais tombé, ne serait-ce qu’une seule fois, cela l’aurait tué. »

Des regards critiques

D’autres récits sont plutôt critiques à l’endroit du pays d’accueil. Débarqué au Québec après avoir fui le Botswana, John Nyembo fait voir une autre réalité de son intégration au marché du travail.

« À l’origine, je suis professeur d’anglais. J’ai aussi enseigné le français au Botswana, et j’ai dirigé une petite troupe de théâtre. Mais j’ai rapidement compris que, pour espérer obtenir le même type d’emploi au Canada, je devais retourner à l’école. Et ça, je ne pouvais pas me le permettre. Avec 640 $ d’aide sociale par mois et un loyer de 500 $ il me fallait trouver un travail, et vite. Alors, j’ai trouvé un emploi temporaire dans une entreprise de recyclage. Je gagnais 320 $ par semaine. Tout juste de quoi payer mes factures. »

Ce courageux témoignage est difficile à arracher de la part de réfugiés qui ne veulent généralement pas faire de vagues ni critiquer leur pays d’accueil. « Il y a beaucoup de récits très positifs et c’est tant mieux. Mais en même temps, tu vois des choses qu’ils ne te disent pas, admet-elle. C’est aussi ça, notre rôle de journaliste. C’est de créer un lien de confiance. Ça peut parfois prendre des mois. L’idée n’est pas de les forcer. »

C’était vraiment difficile, car la tempête et le courant nous emportaient dans l’autre sens. J’étais épuisé, et c’est comme si la mer m’humiliait. Autour du bateau se trouvaient des roches pointues et glissantes sur lesquelles nous devions marcher pour atteindre la plage. Je portais mon bébé dans les bras. Si j’étais tombé, ne serait-ce qu’une seule fois, cela l’aurait tué.

Autofinancé

Financé jusqu’ici avec du « love money » — une petite cagnotte à laquelle ont contribué ses amis et ses proches —, Mediafugees attend d’être bien en selle avant d’aller frapper à la porte de partenaires financiers pour développer des projets radio, vidéo et, pourquoi pas, collaborer avec d’autres médias. Un jour, elle aimerait bien que le projet soit entièrement dirigé par des réfugiés. « Ce serait tellement fort et symboliquement puissant. »

Pour l’heure, le média repose sur un bassin de bénévoles qui font de la traduction et toutes sortes de petites choses pour rendre ce projet possible.

« On essaie d’avoir au moins un petit budget pour payer [les auteurs] des textes. C’est très important pour nous d’avoir un impact, oui symbolique, mais c’est aussi important de contribuer à leur intégration au travail. »

En ce sens, Mediafugees est aux exilés et au monde ce que le magazine L’Itinéraire est aux itinérants et à la rue, reconnaît Camille Teste, qui y collabore régulièrement comme pigiste. « Si, un jour, on arrive à atteindre l’impact social qu’a ce journal qui existe depuis plus de 20 ans, on aura gagné. »