La gadoue complique la vie des personnes à mobilité réduite

Le point le plus haut de la plupart des rues est situé au centre de la chaussée, alors que les intersections se retrouvent aux points les plus bas, causant l’accumulation de la neige mouillée.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le point le plus haut de la plupart des rues est situé au centre de la chaussée, alors que les intersections se retrouvent aux points les plus bas, causant l’accumulation de la neige mouillée.

« Qui peut penser construire une ville comme ça ? » C’est en pleine tempête, en observant les difficultés rencontrées dans la rue par une dame âgée, que le chercheur Ernesto Morales a eu un déclic. « Qu’est-ce qu’on peut faire pour améliorer l’accessibilité ? » s’est demandé ce Mexicain d’origine, maintenant établi au Québec, qui voyait l’hiver avec un regard neuf.

« J’étais certain que la dame tomberait, c’était assez angoissant de la regarder », se remémore le professeur au Département de réadaptation de la Faculté de médecine de l’Université Laval.

Malgré un sursaut hivernal ces dernières heures dans les conditions météo, le printemps est officiellement arrivé, et avec lui l’espoir de voir disparaître la neige et ses désagréments aux coins des rues. La planification pour trouver des solutions ne connaît quant à elle pas de repos saisonnier.

Ernesto Morales planche justement sur un prototype de « coin de rue chauffant ». Déjà en pourparlers avec la Ville de Trois-Rivières pour tester son projet, M. Morales souhaite pouvoir le construire cet été, afin qu’il soit prêt pour l’hiver prochain. Patrice Gingras, directeur du génie à la Ville de Trois-Rivières, a confirmé au Devoir que celle-ci sera « très heureuse d’en faire l’essai ». Des ajustements et des précisions doivent cependant être apportés pour qu’elle s’engage dans l’aventure.

Un coin de rue chauffé à l’air des égouts

Des consultations auprès de personnes ayant différentes incapacités, réalisées dans le cadre d’un partenariat entre le Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (CIRRIS), la Ville de Québec et le programme Participation sociale et villes inclusives, ont dirigé l’attention de M. Morales vers les problèmes vécus l’hiver aux intersections.

« Après les premiers focus groups, les gens nous ont dit : “Si vous voulez chauffer un trottoir au complet, c’est parfait, mais c’est pas de ça qu’on a besoin. Là où on a des problèmes, c’est vraiment sur les coins des rues.” »

Ce système de « coin de rue chauffant » exploite l’air chaud émanant du système d’égout. Un tuyau relie l’égout à une plaque placée sur le trottoir au coin de la rue, où un serpentin fait circuler la chaleur et fondre la neige à la surface. L’eau de la fonte de la neige s’écoule, elle, vers un puisard situé tout près.

Un problème qu’on ne voit même plus

Pour Louis-Michel Fournier, urbaniste à la firme L’Atelier urbain, les mares de sloche et les lacs qui se forment aux intersections de plusieurs rues et qui entravent les déplacements des piétons ne retiennent pas assez l’attention quand vient le temps de penser aux espaces publics. « Mettre en scène la problématique, ça pourrait peut-être la révéler, avance-t-il. On ne s’en rend pas compte, on est tellement habitués [de marcher] dans l’eau et [d’être] obligés de sauter par-dessus des flaques. »

« C’est vrai que c’est souvent évacué de la réflexion, comme si ce n’était pas un problème, mais c’en est un », dit-il. Et pas seulement pour les piétons. « C’est aussi un enjeu quand on sort de l’auto du côté du passager ou du côté du conducteur dans un sens unique. On est aussi pris dans cette flaque d’eau là, dans cette sloche-là. Ça touche tous les gens qui empruntent les rues, que ce soit en auto, à vélo ou à pied. »

Selon lui, ce problème aux intersections pourrait, entre autres, être mis en lumière par des interventions temporaires, artistiques ou ludiques.

En plus de créer des obstacles parfois importants dans le parcours du piéton et de provoquer l’inconfort de pieds mouillés pour n’avoir pu contourner ces mares de neige semi-fondue, celles-ci peuvent affecter la sécurité des piétons les plus vulnérables, soutient Olivier Legault, conseiller en aménagement et urbanisme à Vivre en ville.

Selon ce spécialiste des « villes d’hiver », ces entraves peuvent même être préoccupantes pour la santé mentale des gens, en contribuant à l’isolement social de ceux pour qui les désagréments sont suffisamment importants pour les empêcher de sortir. « On n’est pas au premier hiver avec la sloche, on peut s’imaginer que ça bouge très lentement », remarque M. Legault, qui évoque le fait que les changements climatiques vont apporter davantage d’épisodes de redoux.

Utiliser la géométrie

L’hiver surligne les défauts de l’espace public, affirme Olivier Legault. Des solutions moins pointues que celle imaginée par M. Morales existent pour venir à bout de la situation. « La source du problème, premièrement, est reliée à une question de géométrie et de drainage », dit-il. La plupart des rues sont ainsi faites que le point le plus haut est situé au centre de la chaussée, et que les intersections se retrouvent à la rencontre des points les plus bas, causant l’accumulation de l’eau.

Selon M. Legault, les rues à drainage central seraient une bonne solution, mais radicale et encore peu utilisée puisqu’elle nécessite de refaire le système d’égout. Les trottoirs surélevés sont une autre piste, avance-t-il. Enfin, les saillies de trottoir, sans être un remède optimal, permettent d’éloigner le point le plus bas de la rue du parcours du piéton.

« Dans les meilleurs cas de réfection de rues, les gens [maintenant] se parlent et travaillent ensemble en amont, souligne Louis-Michel Fournier. Je pense qu’il va y avoir moins de problèmes à ce niveau-là, mais ça exige beaucoup de changements dans les pratiques, même en ce qui concerne le déneigement. Il faut penser autrement. »

2 commentaires
  • Céline Delorme - Abonnée 5 avril 2018 09 h 20

    Bravo

    Je vis en ville et je marche avec un léger handicap. Je souscrit entièrement aux propos de l'auteur.
    Les ingénieurs de la ville ne circulent pas beaucoup à pied, c'est certain. Ou sinon, leurs suggestions pour aider les piétons sont-elles rejetées du revers de la main par les décideurs?
    J'ajouterai ceci: Pourquoi les trottoirs ne sont-ils pas droits, avec des ajouts de ciment, quand il y a une entrée d'auto?
    Quelle est cette manie de faire des trottoirs très inclinés sur le côté toute la longueur de la rue, ou à chaque entrée d'auto, dans les quartiers résidentiels ? Le sol au pied droit se trouve 2-3 pouces plus bas que le pied gauche sur de longues distances..., cela rend la marche débalancée quand on n'a pas une forme parfaite, et sur la glace, il y a un grand risque de chute. Je ne vois pas cela dans les autres grandes villes?
    Les cyclistes ont des groupes de défense très organisés et efficaces, qui se subventionnent à même les tarifications de membres de Vélo Québec, et c'est très bien. Mais personne ne défend les simples marcheurs!

  • Jean Richard - Abonné 5 avril 2018 10 h 22

    L'automobile a fait sa loi

    Il n'est pas rare de rencontrer dans les quartiers historiques de certaines villes européennes des rues égouttées par le centre et non par les côtés. À l'époque des chevaux, on savait probablement qu'il était plus facile et plus efficace de drainer par le centre et non sur les côtés.

    Avec l'arrivée de l'automobile et la généralisation des chaussées imperméables (bitume), la donne a changé. L'imperméabilisation a occasionné une concentration plus importante des volumes d'eau à évacuer et là où la capacité des égoûts était insuffisante, les fortes pluies (ou la fonte de la neige pour les régions nordiques) entraînaient des flaques d'eau au centre de la chaussée, ce qui causait une zone d'inconfort pour... l'automobile.

    L'automobile, toujours privilégiée par les pouvoirs publiques, pourrait avoir imposé la loi de sa suprématie. Pour éliminer les flaques d'eau de l'espace carrossable, il suffisait de repousser cette eau vers les trottoirs. La chaussée bombée (plus élevée en son centre) était la solution – la solution automobile et non celle des autres usagers de la rue, les piétons et les cyclistes. Pire, pour assurer le maximum de confort à l'automobile, on a choisi de faire des chaussées planches et unies – et des trottoirs en montagnes russes.

    Enfin, quand on a pris conscience du droit à circuler des gens en fauteuil roulant, on a choisi, erreur évidente, non pas de surélever la chaussée pour l'amener au niveau du trottoir, mais l'inverse. En surélevant la chaussée, on aurait pratiquement éliminé le problème des profondes flaques d'eau aux intersections. Or, on a choisi la solution qui va à l'inverse et qui est responsable de ces flaques d'eau (qui peuvent atteindre plusieurs centimètres de profondeur et quelques mètres carrées d'aire).

    Le chauffage n'est pas du tout une solution. Il pourrait même empirer la situation. Une flaque d'eau chaude ou une flaque d'eau froide, ça reste un obstacle à la circulation et une source d'insécurité.