Sur les cérémonies pour commémorer Réjean Ducharme

Dans l’histoire du Québec, vingt personnalités publiques ont eu droit à des obsèques nationales, parmi lesquelles Jacques Parizeau, René Angélil et Marie-Claire Kirkland-Casgrain.
Photo: Montage Le Devoir Dans l’histoire du Québec, vingt personnalités publiques ont eu droit à des obsèques nationales, parmi lesquelles Jacques Parizeau, René Angélil et Marie-Claire Kirkland-Casgrain.

Un homme est mort. C’est plutôt courant et même fâcheusement incontournable. Alors, que faire maintenant ? L’habitude humaine, trop humaine, fait organiser un cérémonial réglé par la coutume pour commémorer la mémoire du défunt.

Le mort célèbre pose un cas particulier. Le décès d’une célébrité recluse rajoute au casse-tête. Même nos sociétés postreligieuses comprennent encore cela, y compris en versions désenchantées et commercialement maganées.

Alors comment la nôtre peut-elle rendre hommage à l’artiste Réjean Ducharme, décédé cette semaine ?

« Si j’étais responsable de ce genre de décision, je ne ferais pas de funérailles nationales », répond l’anthropologue Luce Des Aulniers, professeure associée à l’UQAM, spécialiste des rites de deuil et des nouveaux rituels de la mort.

Ça tombe bien, les gens « responsables » ont suivi son conseil abstrait. L’entrevue a été réalisée une petite heure avant que le porte-parole du ministère de la Culture et des Communications du Québec annonce jeudi aux journalistes, par courriel, qu’il n’y aurait pas d’hommages officiels du genre, à la demande de la famille.
 

Photo: Claire Richard Gallimard Le mythique, mais discret romancier Réjean Ducharme s’est éteint lundi dernier à l’âge de 76 ans.

L’hommage officiel était évoqué par certains artistes et commentateurs publics. Le prosaïque chroniqueur Patrick Lagacé a gazouillé que bien qu’il n’en voudrait pas, Réjean Ducharme les méritait tout de même, ces cérémonies officielles.

« Les funérailles nationales exigent une dimension protocolaire où se met en scène l’ensemble des forces à la fois politiques et civiles, poursuit la spécialiste. Ces cérémonies exposent un système de places où chacun réitère sa position de pouvoir. On se sert ainsi de la mort pour consolider les autorités officielles. Il faut en être. Il faut être vu là. Si on veut rester fidèle à l’esprit de Ducharme, franchement, c’est ce qu’il a cherché à éviter toute sa vie. »

On n’a donc pas besoin d’être du bord de la radio-poubelle de Québec pour rejeter cette idée protocolaire. L’animateur Jeff Filion a longuement ridiculisé l’idée dès sa formulation en précisant qu’il ne connaissait pas Ducharme. Le délicieux critique socioculturel Mathieu Charlebois (@OursMathieu) a pastiché ce genre de position béotienne avec un Tweet qu’aurait pu apprécier le disparu plein d’humour : « Si c’était si bon que ça, les livres de Ducharme, je pourrais les écouter en série télé avec des totons dedans en anglais sur HBO ».

 

Que faire ?

Alors, vers quelle solution faut-il se tourner pour honorer la mémoire du créateur en respectant ce qu’il était ? C’est bien lui, après tout, qui a écrit : « Tout ce qui isole délivre. »

Des institutions préparent des commémorations (voir l’encadré). La professeure Des Aulniers y va de sa propre proposition, « une affaire un peu utopique », mais qu’elle assume. Elle propose de transposer en actions « les grandes fonctions des rites de mort pour faire quelque chose avec le legs de Ducharme ».

Mais encore ? « Je crois que Réjean Ducharme nous a enseigné à libérer l’imaginaire, un imaginaire qu’on admire d’autant plus qu’on en manque,précise-t-elle. Je prendrais ce que cet être nous a donné et je fabriquerais à partir de ce matériau. Je dis donc qu’on pourrait créer des espaces un peu partout, qu’on baptiserait de son nom ou peu importe. On pourrait y célébrer la fantaisie et la capacité de se réunir autour de cette douce folie. On pourrait créer un espace semblable à la Tohu, par exemple, puisque Ducharme était le grand saltimbanque idéel. Je souhaiterais ces espaces un peu partout au Québec. Des lieux culturels pourraient se doter d’un petit fion, d’une annexe pour reprendre les fonctions des rites de mort. »

On y revient. La spécialiste énumère ces fonctionnalités une à une en les liant à l’héritage créatif du grand disparu.

Rassurer. Les rites servent d’abord à rassurer les proches et tous ceux et celles qui ressentent l’absence du défunt.« Cela vaut aussi pour un être diaphane qui a beaucoup fui les autres », remarque la spécialiste.

Consolider. Le rite sert à raffermir les valeurs portées par la personne disparue. « Très souvent, les hommages s’axent sur des traits de personnalité, des anecdotes. On ne les rehausse pas sur le plan des valeurs, alors que, dans le cas de Ducharme, la permissivité extraordinaire et la liberté agissante occupent une place centrale. »

Conscientiser. Le rite fait prendre conscience de l’inéluctabilité de la mort. Mme Des Aulniers, anthropologue de la mort, avoue se rendre souvent dans des funérailles, y compris incognito. Elle observe qu’on y parle rarement de la mort. On n’y prononce même pas le mot, qui à lui seul semble jeter l’effroi. « On célèbre la vie. On parle de la précarité de l’existence. On devrait aussi parler de la mort, de la conscience de la mort qui nous fait créer. Ce que j’ai lu de Ducharme me fait dire qu’il avait une immense conscience du vivant et de la roue qui tourne vers une fin inéluctable et universelle. Il y a là quelque chose qui tient à la fois de la dérision et du grand respect. »

Relayer. Commémorer, étymologiquement c’est se souvenir ensemble. « Depuis trois dizaines d’années, les rites funéraires se réduisent à rendre hommage vite fait, observe la professeure. C’est tout à fait autre chose. […] Pour réunir des gens autour du souvenir de Ducharme, je verrais quelque chose de permanent, comme je le disais, peut-être à La Tohu et ailleurs à cause de son caractère de saltimbanque extraordinaire. L’idée, c’est d’instituer quelque chose dans le temps. Si c’est tant vrai qu’il a marqué, comme se plaisent à le répéter les politiciens, eh bien, qu’on le relaie. Nous avons besoin de relais de Réjean Ducharme. Et j’insisterais plus là-dessus que sur la dimension cérémonielle. »

Stimuler. Le rite funéraire sert à resserrer le groupe pour stimuler le vouloir-vivre ensemble autour de valeurs incarnées par le disparu. « Dans le cas de Ducharme, évidemment, on pense aux pièces de théâtre qui fouettent aussi le vouloir-vivre. Je crois qu’on pourrait penser à quelque chose d’encore plus organique et de plus organisé pour se rappeler que ce créateur a engendré un monde à part, un monde autre, une altérité, qui nous fait réfléchir ultimement aux questions fondamentales : comment continuer ? Comment poursuivre dans cette voie à notre manière ? »

Des hommages prévus

Les proches de l’auteur Réjean Ducharme, décédé mardi à l’âge de 76 ans, ont refusé les offres d’hommages gouvernementales formulées par Québec. La décision semble tout à fait en phase avec l’écrivain décédé cette semaine à Montréal après une vie de fuite viscérale des médias.

D’autres hommages se préparent. Le TNM organisera une cérémonie commémorative publique le dimanche 24 septembre à 16 h. Il s’agira d’« un rituel créatif », explique la directrice du théâtre, Lorraine Pintal. On comprend que Le salut à Réjean Ducharme réunira des lectures et des témoignages. Les détails seront communiqués ultérieurement.

Le FIL, le Festival international de la littérature, présentera un spectacle-lecture intitulé Autour du Lactume de Réjean Ducharme les 23 et 26 septembre. Martin Faucher y dirige la comédienne Markita Boies. Ce spectacle était prévu avant même le décès de l’auteur.

Le Lactume est le titre d’un ouvrage posthume réunissant des dessins de jeunesse de Ducharme, lancé vendredi par les Éditions du Passage.