Mise à mal, l'innovation sociale rebondit

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Une nouvelle vague est en train de prendre forme: ses composantes sont formées, entre autres choses, d’initiatives collectives dans le secteur du numérique, qui modifie les façons de travailler.
Photo: iStock Une nouvelle vague est en train de prendre forme: ses composantes sont formées, entre autres choses, d’initiatives collectives dans le secteur du numérique, qui modifie les façons de travailler.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

Les forts vents d’innovation sociale, qui ont transporté de nombreuses initiatives au Québec, ont fini par perdre de leur vigueur. Mais d’autres expériences socialement innovantes émergent et empruntent la voie du changement social. L’organisme Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS) en témoigne.

Vincent van Schendel, directeur général du TIESS, pose ce regard sur le déclin des innovations au Québec : « Au début des années 2000, on sent comme un essoufflement et cela va finir par s’écrouler avec le nouveau pacte fiscal d’il y a deux ans. »

Vincent van Schendel

Il fournit ces explications : « La dernière grande vague d’innovations, avant celle en cours, était surtout centrée autour du développement local et de la finance solidaire ; elle s’est institutionnalisée avec la politique de soutien au développement. » À la suite de quoi, les promoteurs ont baissé les bras en se disant « mission accomplie » : « Finalement, la politique elle-même a été battue en brèche, et les outils que les initiatives s’étaient donnés ont fini par disparaître. »

Une disparition qu’il attribue à plusieurs facteurs : « Des politiques gouvernementales qui ne comprenaient pas trop ce qui se passait, des acteurs sur le terrain qui oubliaient d’effectuer le relais chez eux et de mobiliser leur entourage, etc. On peut donc dire qu’il y a eu un essoufflement de cette vague dans la forme qui était sienne, ce qui a causé un certain désarroi, mais ce qui n’a pas cassé fondamentalement les initiatives sur le terrain. »

Le deuxième souffle

Il existe une nouvelle vague qui est en train de prendre forme et dont les composantes sont formées, entre autres choses, d’initiatives collectives dans le secteur de la sécurité alimentaire, de la culture et du numérique : « Ce sont là des réseaux qui n’existent pas et qui sont en train de se constituer. » Il apparaît de plus que le numérique modifie les façons de travailler : « On intervient par l’entremise de réseaux plutôt qu’avec le soutien de structures formelles et hiérarchiques. »

Il s’ensuit qu’il existe un enjeu de taille sur le plan du partage, du transfert des connaissances et des expériences. Le d.g. sert cet exemple : « Les entreprises de sécurité alimentaire peuvent prendre une grande ampleur en s’organisant elles-mêmes en réseau, en se livrant à des maillages et en développant des circuits économiques. »

D’autres défis majeurs apparaissent qu’il résume sous forme de questionnement : « Comment travailler ensemble, développer des initiatives en commun dans le contexte actuel qui en est un où tout se transforme, tant du côté des politiques publiques que des lieux de délibérations ? »

Il importe également de se demander « comment on met en oeuvre une autre logique économique, ce qui implique en même temps pour une organisation de reconstruire une sorte d’écosystème où se retrouvent la recherche, le financement, la formation et les lieux de réseautage ».

Croc-en-jambe et repositionnement

Vincent van Schendel aborde sous un autre angle le virage en cours et, là encore, il s’interroge : « Est-ce qu’on reconnaît les rôles respectifs des uns et des autres ? Est-ce qu’on s’institutionnalise, est-ce qu’on se donne encore une fois des relais vers une politique publique ? Est-ce qu’on se donne des règles, des moyens pour continuer et, cette fois-ci, sur quelle base ? »

Il s’est produit tout un bouleversement depuis l’adoption du nouveau pacte fiscal par les libéraux et, de facto, depuis la disparition d’une grande partie des structures de consultations locales : « J’ai entendu ce commentaire des dizaines, voire même des centaines de fois depuis ce temps : “La prochaine fois, il n’y a personne qui va pouvoir nous démolir”. »

Certains gestes politiques d’ordre économique ont causé des dommages à l’innovation sociale, ce qu’il reconnaît : « Il y a forcément plusieurs des lieux, des initiatives et des acteurs en région qui ont disparu, là où les gens se parlaient. » Tout n’est pas perdu pour autant : « Il y a eu une mise sur tablette, sur la glace, mais les initiatives et les énergies sont encore là. »

Il avance cette comparaison : « Il y a un jardin de tulipes où on a coupé les fleurs. On ne les voit plus, mais les bulbes sont toujours là ; les racines vont se reformer et les fleurs vont probablement repousser avec plus de force. »

Une prise de conscience élargie

Il y a de plus en plus de gens, même dans le secteur privé, qui ont pris conscience sur le plan économique « qu’il est possible d’investir, de faire des profits et d’avoir un impact social positif », constate le directeur général du TIESS en se tournant vers le futur. Les institutions financières et les fondations sont interpellées par ce débat à l’ordre du jour.

Il lui apparaît donc nécessaire à l’heure actuelle de « définir quels sont les impacts, les retombées qu’on veut obtenir. En fait, qui veut quoi ? Des retombées qui profitent à un individu, à la société, à une collectivité ou à une entreprise précise ? À ce sujet, on nage un peu dans la confusion parce qu’on emploie les mêmes mots pour désigner des choses différentes. » Il importe, par exemple, de définir ce qu’est un impact social positif.

Cela dit, au-delà même de l’économie sociale, il y a en région des carrefours de l’innovation sociale qui voient le jour. Il se félicite également qu’il y ait une reconnaissance du terme qui se profile : « Il y a cinq ans à peine, les gens se demandaient ce qu’était l’innovation sociale. C’est maintenant rendu un buzzword : tout le monde en parle et il y a des réseaux qui existent. »

Tant du côté de la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation que du fédéral, M. Van Schendel affirme que « cette innovation est devenue importante non seulement pour le social, mais aussi pour la technologie et l’économie ; le social et l’économie, c’est lié : une entreprise performante, peu importe qu’elle soit publique, privée ou collective, c’est une entreprise qui est capable de faire travailler les gens ensemble, ce qui demande donc une organisation du travail sociale et des procédés collaboratifs ».