Bouchard déplore la volte-face de Taylor sur la laïcité

Gérard Bouchard: «La responsabilité de l’échec du consensus appartient à M. Couillard.»
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Gérard Bouchard: «La responsabilité de l’échec du consensus appartient à M. Couillard.»

Non seulement Gérard Bouchard ne change pas d’avis, il trouve « décevant » le recul de son collègue Charles Taylor. Selon lui, ne pas légiférer pour interdire le port de signes religieux pour les juges, les policiers et les gardiens de prison ne réconciliera en rien le Québec. Pire, cela aura l’effet contraire.

« Le débat va reprendre et il va ressembler à celui qu’on a depuis les quinze dernières années, qui est très émotif. Il se prêtera à des dérapages et sans aucun doute en arrivera à blesser des membres des communautés religieuses », a déclaré Gérard Bouchard en entrevue au Devoir.

Maintenant qu’il a laissé s’exprimer celui avec qui il a présidé la commission sur les accommodements raisonnables, il se dit obligé de rappeler sa position dans les médias. Cette volte-face ne l’a pas surpris, Charles Taylor ayant laissé de plus en plus transparaître, notamment dans un livre sur la laïcité publié en 2010, son inconfort devant cette recommandation du rapport. M. Bouchard attribue la sortie publique de M. Taylor à la rumeur persistante voulant que le premier ministre Philippe Couillard allait se rallier au consensus qui était en train d’émerger à l’Assemblée nationale.

Tout en respectant la pensée de son collègue, il déplore le fait que l’un des « buts » de ce dernier était de contribuer à mettre en échec ce consensus. « Parce qu’il n’y a plus d’entente, le PQ, la CAQ vont être tentés de reprendre leurs billes jusqu’aux prochaines élections », dit l’auteur et sociologue de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Il se dit « triste » de voir s’envoler toute chance de réconciliation des Québécois qui, affirme-t-il, sont « tannés » de ce débat. « On est ramenés à la case départ. Et je ne vois pas quand les astres vont se réaligner, dit-il. C’était quand même exceptionnel que trois partis sur quatre mettent de l’eau dans leur vin pour s’entendre. »

Mais, selon lui, la faute revient avant tout au premier ministre. « Il me paraît évident que la responsabilité de l’échec du consensus appartient à M. Couillard. Il a adopté une position extrêmement rigide au nom des principes de la liberté individuelle alors qu’en droit, il y a des conceptions de la liberté individuelle qui amènent à certaines limites qu’on peut concilier avec des principes collectifs, explique-t-il. M. Couillard n’a pas le monopole des principes ou de la morale publique. »

Il l’accuse également d’être en contradiction avec lui-même, puisqu’il a rejeté la recommandation que M. Bouchard soutient maintenant seul sous prétexte qu’il est contre toute forme de discrimination vestimentaire. « Or, l’article principal de son projet de loi 62 [sur la neutralité de l’État] consiste à interdire aux femmes musulmanes de porter le voile si elles veulent recevoir des services de l’État. On n’est pas dans le vestimentaire, là ? fait remarquer le sociologue. M. Couillard est en parfaite contradiction. On pourrait se passer de ses leçons de morale. »

L’importance de légiférer

Car, oui, il est urgent de s’entendre, insiste Gérard Bouchard. « Pourquoi attendre qu’il y ait une crise avant d’intervenir ? Après 15 ans de querelles, on doit avoir appris quelque chose, on doit savoir qu’il y a une énorme sensibilité sur ces questions-là. » Il rappelle que le Québec s’est beaucoup déchiré lors des crises autour du kirpan, du porc dans les cabanes à sucre, des fenêtres givrées des juifs hassidiques. « Il faut garder ça à l’esprit. On doit avoir appris de ce qu’on a vécu et agir. »

Interdire le port de signes religieux — croix, kippa, voile, kirpan — est essentiel pour assurer la crédibilité des personnes exerçant des fonctions de coercition.

Maintenant que le consensus a volé en éclats, il faut s’occuper des « priorités évidentes », dit M. Bouchard. Comme la lutte contre la discrimination, le sous-emploi chez les immigrants, les rapprochements interculturels. « Il faut vider le panier de crabes des accommodements raisonnables », soutient-il, rappelant que les deux tiers des Québécois disent être mal à l’aise avec ça. Pour ce faire, il répète qu’il est « urgent » de mener une enquête qui donne l’heure juste sur le nombre et le type d’accommodements qui ont été faits, et sur la façon dont ils sont gérés.

« Est-ce que c’est vrai que ç’a déraillé, que c’est devenu un instrument aux mains des immigrants et des minorités pour s’exempter de la loi, ou bien est-ce que c’est faux et que c’est géré de manière responsable ? » Le sociologue soutient aussi l’idée d’une commission sur le racisme systémique, pour autant que celle-ci ne refasse pas tout le travail déjà réalisé par la commission sur les accommodements raisonnables.

La fin d’un duo

Le désaccord entre les deux commissaires aura des répercussions publiques et sociales, reconnaît Gérard Bouchard. Les gens qui se référaient à la formule Bouchard-Taylor en bloc ne pourront plus le faire. « Il va falloir changer la formulation. Il y a un fractionnement et ça affaiblit la référence pour ce qui est de cette question, admet-il. Pour ce qui est du plan personnel, Taylor et moi sommes capables de faire les nuances nécessaires. »

83 commentaires
  • Simon Pelchat - Abonné 16 février 2017 18 h 07

    M. Taylor est un simple citoyen, privilégié certes par la couverture publique et médiatique que la société québécoise lui a offerte, il a le droit de changer son opinion mais il en est tout autre du PM Couillard. Il est le premier ministre du Québec et les privilèges que lui offre présentement la société québécoise ne vont pas jusqu'à lui donner le droit d'imposer ses croyances et ses principes individuels comme pour M. Taylor.

    • Jacques Patenaude - Abonné 16 février 2017 21 h 35

      Bof! parlons maintenant du consensus Bouchard et allons de l'avant sans s'occuper de Taylor.
      Ce qui doit être vraiment réglé s'est l'intolérance de notre premier ministre libéral doctrinaire et si rien ne le fait bouger faisons preuve de patience et organisons une opération coup de balai dans un an.

    • Donald Bordeleau - Abonné 16 février 2017 23 h 33

      Monsieur Bouchard avec raison.

      Depuis le déluge des accommodements raisonnables, les employeurs évitent d'engager ceux qui demandent des lieux de prières, pour la viande halal, pour l'Halloween, les sorties éducatives, les cours de natation, des lieux de prière dans les établissements d'enseignement public, considérant leur caractère laïque», Noël, le problème des congés pour motif religieux, le port du hidjab et autres accommodements.

      Il y a des coûts du déluge des accommodements raisonnables pour les entreprises..

      Toute une poutine pour le PLQ pour retarder l'application de la Loi 62.



      http://www.ledevoir.com/societe/ethique-et-religio

      http://blogue.soquij.qc.ca/2016/06/09/liberte-de-r

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 16 février 2017 18 h 20

    Ça va peut-être chauffer

    Je pensais que Gérard Bouchard n’était que le porteur d’eau de Charles Taylor et je suis heureux d’apprendre qu’il en est autrement.

    On ne rejette pas comme ça du revers de la main un travail en quoi tant de gens avaient mis tant d’énergies et de convictions, simplement parce Taylor et Couillard ont soudainement des poussées de ferveurs religieuses.

    • Claude Bariteau - Abonné 17 février 2017 09 h 49

      Les propos de G. Bouchard s'apparentent à ceux de L. Bouchard quand il dit ne pas voir le jour où les astres vont se réaligner. C'est en gros ce qu'a signalé souvent son frère en parlant de la souverainteé du Québec.

      Il y a toutefois deux différences importantes.

      1) Il trouve exceptionnel que trois partis sur quatre aient mis de l'eau dans leur vin pour s’entendre parce qu'ils ont mis sur la table la proposition dont s'est dissociée C. Taylor qui l'avait partagée pour des motifs conjoncturels.

      2) Il préconise une réactualisation du dossier pour mettre à jour les accommodements raisonnables conclus et une commission pour aborder le racisme systémique sans refaire tout le travail sur les accommodements raisonnables.

      En les notant, j'imagine qu'il en ressortirait peut-être une invalidation des vues conjoncturelles de Taylor et une meilleure compréhension du racisme systémique sans pour autant modifier les assises des recommandations sur les accommodements raisonnables.

      C'est oublier, je pense, un point fondamental, esquivé par la commission Taylor-Bouchard, qui est la prise en compte du statut de la province de Québec qui n'est pas celui d'une société composé de cultures différences dont une majoritaire, mais d'une institution subalterne au Canada qui a pour nom une province avec des pouvoirs limités.

      Ce point doit être mis en relief et les futurs travaux doivent surtout le prendre en compte pour cerner a) ce qui peut être fait dans une province de citoyens et de citoyennes du Canada et b) ce qui pourrait être fait dans le pays du Québec avec l'aval des citoyens et des citoyennes du Québec et celui des citoyens et des citoyennes du Canada.

      À mon avis, ça s'impose, comme s'impose à L. Bouchard de penser l'avenir du Québec hors d'une souveraineté dans le Canada mais de son indépendance du Canada.

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 16 février 2017 19 h 13

    Un simpe citoyen

    J'ai une question pour les juristes, une seule :si nous sommes tous des citoyens, ne sommes-nous pas tous égaux ? Comment imposer des «valeurs québécoises» à tous les citoyens du Québec ? En Europe, la situation est différente. Ici, après trois ans (si je me trompe) un immigrant peut acquérir la nationalité canadienne.Je termine avec la même question : est-ce que le droit d'aînesse a cours dans ce cas-là ?

  • Gilles Gagné - Abonné 16 février 2017 19 h 28

    L'opinion de Taylor n'est rien d'autre qu'une position personnelle, si Couillard s'appuie sur cette opinion il reniera, à l'instar du philosophe, les conclusions du rapport du duo qui était basé sur des mémoires et des témoignages de citoyens.nes de l'ensemble du Québec. En restant sur ses positions le gouvernement refuse la démocratie et affirme son autocratieune une fois de plus. Rien de moins!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 février 2017 08 h 52

      S'il va à l'encontre de la démocratie, la démocratie le sanctionnera. Ah oui, j'oubliais : la démocratie, au Québec, elle n'existe pas, parce que ceux qui ne pensent pas comme Nous y ont aussi droit de voter.

    • Jacinthe Ménard - Inscrite 17 février 2017 14 h 13

      Monsieur Maltais Desjardins. Croyez vous sincèrement que la démocratie peut déloger les libéraux dans l’état présent du système électoral? D’autant plus avec le climat politique qui a cours en ce moment. Et à quoi fait référence votre seconde phrase? Est-ce seulement de la mauvaise foi? Vous n’ignorez pas que les non-francophones votent de manière monolithique pour le PLQ. Bien entendu, tous les gens ont droit de vote, là n’est pas la question, mais il est clair que ce n’est pas signe d’une saine démocratie.

      David Lévêsque

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 18 février 2017 07 h 01

      On peut toujours présumer la mauvaise foi. Ça va plus vite. Je pourrais lire votre dernière phrase ainsi : que tous les gens aient droit de vote n'est pas démocratique. Ce n'est pas ce que vous vouliez dire.

      Pour répondre à votre question : non je ne le crois pas. Je sais comme vous que le PLQ jouit d'un bloc solide de circonscriptions montréalaises et non-francophones. Mais je sais aussi que le vote francophone est beaucoup moins moins monolithique, ce qui, dans une société normale, serait un plus pour la vie démocratique, mais confine la majorité francophone à l'opposition.

      Là où nous ne sommes peut-être pas d'accord, c'est quant au remède. Je ne crois pas que la démographie ait changé en cinq ans au point où le PQ ne pourrait pas être élu la prochaine fois, ou la CAQ, à condition qu'ils soient un peu moins poches.

  • James R Godin - Inscrit 16 février 2017 20 h 18

    Consolez-vous monsieur Bouchard ...

    ... les consensus inter-provinciaux tiennent pour quelques semaines, peut être mois. Pour vous, cela aura duré 10 ans... c'est dire...