L’arrestation, le miroir et la Femen

Neda Topaloski a plaidé non coupable aux accusations de méfait et de trouble de l’ordre public pour son action lors des festivités du Grand Prix, en 2015.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Neda Topaloski a plaidé non coupable aux accusations de méfait et de trouble de l’ordre public pour son action lors des festivités du Grand Prix, en 2015.

La politique est aussi faite de représentation. Les féministes du mouvement Femen pratiquent leur action politique spectaculairement. Et quand elles se donnent en action sur la scène du monde, évidemment, c’est dans l’espoir que la démonstration frappe fort, y compris médiatiquement.

Deux membres de la branche québécoise ont à nouveau frappé un coup d’éclat en marge du Grand Prix du Canada à Montréal le 4 juin 2015. Le duo a profité de l’exposition de bolides de course rue Crescent pour dénoncer l’exploitation sexuelle des femmes par et pendant l’événement sociosportif en criant (en anglais) que Montréal n’est pas un bordel. Fidèles à la tradition du groupe fondé en Ukraine en 2008, elles étaient seins nus, avec un slogan écrit sur le corps. Cette fois, le texte badigeonné déclarait que « L’esclavage n’est pas un choix. »

La Femen Rocio Valencia a été vite arraisonnée. Sa camarade Neda Topaloski s’est couchée sur une voiture de luxe. Plusieurs caméras ont capté son intervention et son arrestation. Sur un extrait tourné par TVA, on entend Louis Bordeleau, directeur technique du kiosque ciblé, visiblement outré, déclarer que « le char vaut plus cher qu’elle ».

Les images se retrouvent maintenant en preuve au premier procès Femen canadien, qui vient de commencer en cour municipale de Montréal. Quand l’avocate de la défense Véronique Robert a contre-interrogé M. Bordeleau mercredi, au premier jour de l’audience, il a avoué, penaud, regretter son commentaire sexiste : « Malheureusement, les paroles ont été dites. »

Le bolide de course est fragile. Les dommages causés à sa carrosserie, notamment à un rétroviseur, sont évalués à 2546,07 $.

Le procès se poursuit pour ce méfait, trouble de l’ordre public (ou tapage) et non-respect de conditions, les Femen n’en étant pas à leur première « performance », selon une expression utilisée par Me Robert.

Les premières accusations d’action indécente et d’exhibitionnisme déposées pour l’intervention de 2015 et une précédente en 2014 ont été retirées début novembre. Le procès se déroule en Cour municipale parce que c’est à ce niveau que se jugent normalement les accusations maintenant retirées. Mme Valencia subira son propre procès ultérieurement.

Aura-t-il seulement lieu ? Avant d’aborder les reproches précis, la défense a demandé l’arrêt des procédures sur une base constitutionnelle. L’avocate de Mme Topaloski plaide que les agents de sécurité qui sont intervenus contre elle ont usé d’une violence démesurée.

« On n’aurait jamais vu un policier arrêter quelqu’un de cette façon », a résumé Mme Robert en entrevue au Devoir. Au tribunal, elle a décliné l’idée autrement en déclarant que les agents de sécurité doivent être considérés comme des citoyens, qu’un citoyen a le droit d’employer une force raisonnable pour en arrêter un autre et que « dans ce cas, la force n’était pas raisonnable ».

Sa démonstration légale fait référence à des décisions prises en Alberta, mais aussi aux principes historiques du pouvoir d’arrestation que le souverain d’autrefois accordait aux citoyens puis aux agents de la paix. La preuve par les images diffusées devant la juge Guylaine Lavigne montre une intervention musclée de la part de plusieurs agents de sécurité.

Au moment le plus brutal, Mme Topaloski est traînée par les pieds, torse nu, sur l’asphalte. À ce moment, visiblement, pour les gardiens de sécurité des beaux chars, elle valait bien moins qu’une minoune. À un autre moment, la Femen s’accroche à un poteau, continue de crier son slogan (« Montreal is not a brothel ») et les agents s’y mettent à plusieurs pour la déloger.

« Que faisiez-vous, agrippée au poteau ? » a demandé l’avocate à sa cliente.

« Je voulais rester sur les lieux le plus longtemps possible, a répondu la jeune femme. On me tenait de tous côtés, les pieds, les mains. On m’a lancé sur le sol. J’ai rebondi et je suis retombée. On m’a traîné par les pieds sur l’asphalte, et mes seins étaient tirés par terre. Un agent a mis sa botte sur mes cheveux. »

Les gardiens l’ont ensuite retirée vers une ruelle où elle aurait été vertement insultée. L’un d’eux aurait dit qu’il avait un enfant et qu’il n’en revenait pas qu’on puisse agir ainsi devant les enfants. Il faisait visiblement référence à la nudité de Mme Topaloski, pas à son arrestation.

La demande d’arrêt des procédures sera étudiée par la juge. En attendant, elles se poursuivent.

De la politique

Mais qu'est ce qu'une arrestation? Est-ce seulement le bon terme ? Les deux parties ont passé une bonne partie de l’après-midi à cerner le mot et la chose. Pour Gabrielle Delisle, plaideuse de la poursuite, un gardien privé n’exerce pas une fonction gouvernementale. « L’état du droit et de la jurisprudence dit que les agents ne sont pas soumis aux mêmes règles que les policiers », a-t-elle dit en ajoutant que l’intervention des gardiens de sécurité a été graduée en fonction des besoins nécessaires. La procureure a aussi établi une distinction entre l’arrestation par les gardiens et la mise en accusation par les policiers qui sont intervenus par la suite.

Tout cela semble éloigner de la question de fond sur la nature politique des actions Femen. Pourtant, selon la définition classique de Max Weber, la politique se rapporte ultimement à l’exercice légitime de la violence. Avant le procès, en entrevue, Neda Topaloski a rappelé l’importance de cet autre encrage de fond.

« J’ai hâte de gagner, a dit la Montréalaise. J’ai hâte de démontrer que nous sommes là pour faire valoir la liberté d’expression et que l’activisme ne doit pas être criminalisé au Canada. Il y a un enjeu constitutionnel dans ce procès : avons-nous le droit de sortir dans la rue, de manifester, de faire valoir nos opinions politiques ? La Couronne essaie de détourner notre action politique en portant des accusations pour tapage. Un message féministe, même s’il est crié et dérange le statu quo social, n’est pas un trouble de la paix. »

Ces questions tout aussi essentielles vont rebondir aujourd’hui, jeudi, en Cour municipale, à Montréal, où la politique se donnera autrement en spectacle.

Une ex-Femen Québec accusée à NY

L’ex-leader de Femen Québec Kseniya Chernyshova a été arrêtée à New York il y a deux semaines et elle fait face à un chef d’accusation pour prostitution, selon ce que rapportait La Presse mercredi. Elle-même dément formellement ce reproche. Elle tourne présentement un documentaire sur le sujet. « C’est très malheureux, commente la Femen Neda Topaloski. Kseniya a quitté le mouvement il y a un peu moins de deux ans. Depuis ce temps, elle ne travaille plus avec Femen et n’a plus de contacts avec Femen. Elle fait ses projets personnels et elle utilise le nom de Femen pour leur promotion. On se bat depuis la fondation du mouvement pour les droits des femmes et contre l’industrie du sexe, et je pense qu’elle va dans le sens inverse dans sa réflexion. »
12 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 décembre 2016 03 h 57

    Bravo aux Femens qui protestent l'injustice!

    Chapeau aux Femenes qui ont le courage de protester. Au moins, il y'a des citoyens qui s'opposent à l'injustice. Malgré toutes les condamnations, la culture du viol est toujours présente.
    D'autre part, il faut déplorer le fait qu'on privatise le travail des policiers aux agents qui n'ont pas la formation nécessaire pour conduire des arrestations. C'est vraiment honteux!

    • Michel Bouchard - Abonné 1 décembre 2016 10 h 06

      Les agents de sécurité n'ont pas le pouvoir d'arrestation, tout simplement. La Femen arrétée ne pourra -t-elle pas poursuivre les agents de sécurité qui l'ont traînée et d'avoir utilisé sur elle une force déraisonable ? Ce que les agents de sécurité auraient du faire c'est de l'isoler et non pas de de la traîner comme une poubelle.

      (..) Vous avez raison d'écrire qu'ils n'ont pas la formation nécessaire, ils agissent comme des imbéciles.

  • Hélène Gervais - Abonnée 1 décembre 2016 06 h 56

    Elles sont courageuses ....

    ces jeunes femmes; de la façon qu'elles ont été traitées cependant, c'est autre chose. J'espère qu'elles ne seront pas pénalisées et qu'elles ont de bons avocats.

  • Sylvain Rivest - Inscrit 1 décembre 2016 08 h 32

    ça prend des femmes pour faire preuve de courage

    c'est tellement facile de battre une femme surtout seule contre une gang de gros bras courageux. Elles devraient se faire accompagner d'une dizaine de colosse pour donner une mornif à ces valeureux "douch bag".

    Le monde me dégoutte de plus en plus.

    Quand est-ce qu'on fait un "reset" de cette société?

  • Renée Lavaillante - Abonnée 1 décembre 2016 08 h 54

    Tenues

    Étrange. Une femme se présente publiquement en tenue de Femen, et on l'accuse d'exhibitionnisme, et une autre en tenue d'islamiste radicale et on déclare "les femmes s'habillent comme elles veulent".
    Sans compter qu'un homme torse nu n'est jamais inquiété.

  • Jean-Pierre Gagnon - Abonné 1 décembre 2016 08 h 55

    Éloge de la bêtise féministe...

    Je ne comprends pas que LE DEVOIR accorde autant d'importance à des activistes féministes dont le nombre frise le zéro...

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 1 décembre 2016 14 h 04

      Éloge de votre part de la bêtise anti-féministe.

    • Marc Therrien - Abonné 1 décembre 2016 22 h 31

      Peut-être parce que les phénomènes exceptionnels sont les plus éclairants et qu'on trouve davantage de vérité en dehors de l'évidence.

      Marc Therrien