Cohen soit loué!

Leonard Cohen photographié en 1994 à Stockholm, en Suède
Photo: Aftonbladet Zuma Wire Leonard Cohen photographié en 1994 à Stockholm, en Suède

Dans le premier livre de la Torah, l’Éternel fait défiler devant Adam « tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel pour voir comment il les appellerait ». Recevoir un nom devient comme une seconde naissance par et dans la capacité symbolique du langage.

Leonard Norman Cohen, né en 1934 à Montréal, futur poète surpuissant, porte un nom chargé de sens pour les juifs. Depuis Aaron, frère de Moïse, le Kohen désigne en hébreu le « dévoué » au service sacerdotal du Temple.

« C’est un nom très courant dans la communauté juive, explique une autre Cohen, Sharonne, spécialiste des rapports entre son célèbre homonyme et la religion. Dès son plus jeune âge, le jeune Leonard, né dans une famille profondément enracinée dans le judaïsme, a dû sentir l’importance de ce patronyme. »

Montréal abrite l’une des plus vieilles et des plus importantes communautés juives du continent. Deux des aïeux de Leonard Cohen ont été rabbins. Solomon Klinitsky-Klein, père de sa mère, est même reconnu comme un immense exégète des textes sacrés et de la tradition. Surnommé « le prince des grammairiens », auteur d’un thésaurus de termes talmudistes et d’un dictionnaire d’homonymes hébreux faisant autorité, il a enseigné à la fin de sa vie la lecture approfondie des textes sacrés en hébreu à son petit-fils.

« Leonard Cohen a observé quotidiennement la discipline intellectuelle de son grand-père quand il lisait et interprétait les textes, dit Sharonne Cohen, qui elle-même enseigne l’hébreu. Ce modèle a influencé sa propre approche des mots et de l’usage des mots en littérature comme en poésie. Pour lui, les mots ont un pouvoir quasi sacré. Trouver l’expression juste devient une mission, une vocation. Dans les médias, nous sommes habitués d’entendre des gens peu respectueux du vocabulaire. Pour Leonard Cohen, au contraire, chaque terme avait une importance profonde. »

Leonard Cohen est resté fidèle à ce culte du mot juste jusqu’à la fin. Il s’est aussi toujours identifié comme juif, même quand il a exploré du côté du christianisme, du bouddhisme et d’autres traditions encore. « Je ne cherche pas une nouvelle religion, dira-t-il. Je suis assez heureux avec la vieille, avec le judaïsme. »

Philosophie

Mme Cohen ne le contredit pas. « Le bouddhisme était plus un mode de vie qu’une religion pour lui, je pense. Il a aussi été attiré par la spiritualité amérindienne. Mais le judaïsme est toujours demeuré au centre de sa vie, pour une raison évidente, puisque ses fondements s’y retrouvent. Je crois qu’il se questionnait sans cesse parce qu’il éprouvait une insatisfaction chronique. Il cherchait des réponses, des liens, des racines, et il avait une curiosité intellectuelle insatiable. »

Cette soif d’absolu, ce besoin de « négocier avec les plus profondes ressources de l’âme », comme il le disait lui-même, a aussi profondément marqué ses livres et sa poésie. Dans son roman The Favorite Game (1963), le héros qui le représente parle de la déception éprouvée en constatant que tous les membres de sa famille ne partagent pas sa conception de la religion comme aspiration métaphysique, se contentant d’y voir un autre moyen de promotion sociale.

L’imprégnation spirituelle de l’oeuvre se concentre dans le classique Hallelujah, chanson culte reprise par des centaines d’interprètes depuis 1984. Le titre reprend la formule d’allégresse qui ponctue certaines prières : « loué soit Dieu ». Le texte évoque le roi David, Bethsabée (« You saw her bathing on the roof ») Daliala « She cut your hair »). L’ensemble semble dire que la tristesse et l’amertume succèdent toujours à la joie.

Leonard Cohen, comme dans sa chanson, se retrouve maintenant devant « the Lord of Song ». Il a été enterré près de ses parents, à Montréal. Son nom est gravé dans la pierre de la tombe pour les siècles et les siècles, amen.