Les blessures psychologiques causées par les attentats sont toujours vives

Photo: Miguel Medina Agence France-Presse Plusieurs premiers répondants, dont des ambulanciers et des policiers, ont souffert du syndrome de stress post-traumatique.

Virginie (nom fictif) avait le nez collé sur son cellulaire quand des hommes en cagoule ont vidé le chargeur de leur kalachnikov sur la terrasse bondée où elle était attablée, le 13 novembre 2015. Elle n’a jamais vu venir les tireurs. Elle n’a vu que les corps s’affaler autour d’elle, inertes. Après avoir réussi à se plaquer contre un mur, elle a attendu deux heures, tétanisée, avant que les secours arrivent. Atteinte d’une balle au mollet, Virginie n’est pas morte ce soir-là, mais c’est tout comme. Sa vie s’est arrêtée sur cette terrasse parisienne.

Paralysée par les cauchemars persistants, les phobies et l’anxiété, la jeune avocate a fini par quitter son travail, puis par limiter ses déplacements, avant de ne plus sortir du tout, rongée par la peur d’un autre attentat. Incapable de supporter Paris, elle est partie de la métropole sans laisser de traces à ses médecins.

Meurtries au plus profond de leur âme, des centaines, voire des milliers de personnes pansent toujours en silence les plaies laissées par les tueries terroristes. « Cette patiente a vécu ce que plusieurs témoins ont traversé à la suite des attentats. Ils ont développé des symptômes persistants attribuables au syndrome de stress post-traumatique [SSPT] qui a rendu impossible la poursuite de leurs activités normales », explique le Dr Bruno Millet, professeur en psychiatrie et praticien à l’hôpital La Pitié-Salpêtrière.

Plus que les 130 morts et les 413 blessés qu’ont faits les six attaques du 13 novembre 2015, le nombre réel des victimes « indirectes » des frappes terroristes oscillerait entre 3000 et 5000, selon les autorités de la santé publique parisiennes. Plusieurs d’entre elles vivent encore prostrées dans la peur, paralysées par des maux normalement associés aux anciens combattants ou aux personnes vivant en zone de guerre.

Plongés dans l’horreur

Dans les semaines qui ont suivi les attaques terroristes, plusieurs premiers répondants, ambulanciers, policiers et soignants sont sortis meurtris psychologiquement de cette épreuve. « J’ai suivi une jeune infirmière, appelée en renfort le soir du 13 novembre, qui a reçu un homme de 23 ans drapé sous une couverture. En levant le drap, elle a vu son ventre et ses testicules qui avaient explosé sous l’impact des balles. Ce n’est pas la normalité, même pour des soignants, de se retrouver plongés dans de telles scènes de guerre », explique le Dr Millet, coordonnateur, avec le psychiatre québécois Alain Brunet, du projet Paris-Mémoire, un essai clinique destiné à tester un traitement expérimental du SSPT.

Habitué aux « traumatismes pénétrants », le Dr Mathieu Raux, responsable du centre de traumatologie de La Pitié-Salpêtrière, un hôpital de pointe qui a reçu le plus gros lot des blessés (52 blessés, dont 25 en urgence absolue), confirme que plusieurs collègues ont dû recevoir de l’aide psychologique. « Nous sommes habitués aux blessés par balle, mais rarement à des blessures par kalachnikov », dit-il.

Membres sectionnés ou pulvérisés, balles dans le crâne : pendant 48 heures, l’horreur a déferlé sous leurs yeux. « Plusieurs employés, dont certains ont eux-mêmes été séquestrés sur les terrasses, ont rapporté des cauchemars et étaient sidérés. Certains ont été mis en arrêt de travail », dit-il.

Après quelques semaines, la personnalité d’une collègue du Dr Raux a même changé du tout au tout. Autrefois enjouée, elle est devenue agressive, en constant conflit avec ses compagnons de travail. « Elle est allée voir le Dr Millet et, depuis, tout est revenu comme avant. Je suis très reconnaissant des efforts déployés pour aider ces gens atteints de stress post-traumatique. »


Un traitement québécois

Pour aider ces victimes, la France a fait appel l’hiver dernier à un expert québécois, le psychiatre Alain Brunet, qui a développé depuis 10 ans un traitement novateur basé sur le « blocage de la reconsolidation » de la mémoire. Une approche qui permet de guérir le SSPT en combinant la psychothérapie et l’administration d’un médicament bêtabloquant. Les essais cliniques amorcés par l’hôpital La Pitié-Salpêtrière devraient recruter plus de 400 patients. Une cinquantaine de victimes des attentats perpétrés à Paris le 13 novembre et ailleurs ont suivi jusqu’ici cette thérapie destinée à éliminer les émotions extrêmes générées par la réminiscence de scènes d’horreur.

La thérapie inédite mise sur les propriétés du propranolol, un médicament connu utilisé depuis longtemps pour traiter l’hypertension, les migraines — aussi employé pour limiter le trac chez les artistes ! On a découvert que ce médicament avait aussi la capacité de bloquer l’émission des hormones de stress dans l’amygdale, une zone du cerveau qui intervient dans la consolidation de la mémoire émotionnelle.

« Pour rester douloureux, un souvenir doit être consolidé par la mémoire dite émotionnelle. Or, si on intervient dans ce processus avec le propranolol, les émotions associées à ce souvenir vont peu à peu se dégrader. Le souvenir n’est pas effacé, mais la douleur liée au souvenir, elle, oui. Le souvenir devient plus factuel après le traitement », explique le Dr Alain Brunet, spécialiste mondial de cette thérapie unique.

Le propranolol permet ainsi aux patients souffrant de SSPT de revisiter graduellement leurs souvenirs lors de plusieurs séances et de « reprogrammer » leur impression dans le cerveau, sans que les symptômes physiques douloureux rejaillissent.

L’impact de cette nouvelle thérapie sur les mécanismes de la mémoire avait fait grand bruit quand les premiers résultats d’une recherche, menée conjointement par l’Université McGill et l’Université Harvard, avaient été publiés en 2008.

Erronément appelé « la pilule de l’oubli » par les médias américains, le propranolol a permis à atténuer en six à huit semaines les symptômes physiques et psychologiques liés à des expériences de guerre chez des vétérans.

« On obtient dans certains cas des guérisons spectaculaires. On pourrait remettre sur pied des communautés entières dans le cas d’attentats de masse », espère le Dr Brunet, dont les résultats des essais cliniques ne seront connus qu’en 2017. Appelé par la France à former 40 cliniciens dans 10 centres hospitaliers, il a entraîné plus de 150 soignants dans 16 centres, tant la demande est grande.

Les essais cliniques seront menés dans trois autres villes où la vague terroriste a frappé, notamment à Nice, meurtrie le 14 juillet par la mort de 86 personnes et par 434 blessés, à Rouen, où le père Jacques Hamel a été égorgé, et à Lille.

Devant cette avancée prometteuse, plusieurs pays, dont la Belgique, la Tunisie et l’Algérie, ainsi que les autorités de Fort McMurray, où les incendies ont aussi laissé des séquelles psychologiques, ont fait appel à ses services. Il presse, selon lui, de conclure cette étude pour pouvoir rapidement développer un modèle de traitement du SSPT.

Cellules de crise

Dimanche, jour de commémoration, des cellules d’urgences médicales mises sur pied par l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris seront à pied d’oeuvre dans plusieurs lieux. « Il pourrait y avoir des attaques de panique et des sentiments de très grande anxiété chez certaines personnes », affirme le Dr Millet, qui estime que plusieurs victimes, encore terrées chez elles, ne savent toujours pas à quelles portes frapper.

« Si on tient tant à cette étude, c’est pour répondre à une détresse extraordinaire de la population parisienne. Il y avait eu Charlie Hebdo, mais là, ç’a atteint un niveau sans précédent. Ces attentats, ç’a été notre 11-Septembre à nous, les Parisiens. »


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Filière djihadiste: le point sur l’enquête

Le 18 novembre 2015, la police française mène une opération à Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris. À l’issue d’un siège de sept heures, les deux seuls terroristes qui avaient survécu aux attentats, dont un des cerveaux, Abdelhamid Abaaoud, sont abattus dans l’appartement où ils s’étaient réfugiés. Peu après, deux hommes sont interpellés, puis écroués par les autorités françaises pour avoir fourni le logement à ces deux tueurs des terrasses. Ces derniers sont encore aujourd’hui à l’ombre.

Le 18 mars 2016, au terme d’une longue traque, le Français Salah Abdeslam est arrêté à Molenbeek, une commune de Bruxelles. Il est soupçonné d’avoir coordonné les attaques parisiennes et est extradé en France à la fin d’avril, où il fait face à la justice. Son rôle exact dans les attentats de Paris reste flou puisqu’il refuse de parler. Dans ce même coup de filet, deux hommes qui ont exfiltré Abdelslam de la France vers la Belgique sont mis en examen. Un troisième, qui a aidé « l’ennemi public numéro un » dans sa cavale, est aussi arrêté.

Le 22 mars 2016, des explosions retentissent à l’aéroport international Zaventem ainsi qu’à la station de métro Maelbeek, à Bruxelles. Dans la foulée, on apprend que les quatre auteurs de cet attentat avaient participé aux préparatifs des attaques parisiennes. La thèse d’une seule cellule terroriste aux vastes ramifications se précise.

Le 29 juillet 2016, deux hommes arrêtés en Autriche sont remis à la France. Cet Algérien et ce Pakistanais prévoyaient de participer aux attentats de Paris avant d’être interpellés et brièvement placés en détention en Grèce, lors de leur arrivée en Europe, en compagnie de deux des kamikazes de la France.

En novembre 2016, d’autres suspects sont incarcérés en Italie, au Maroc, en Algérie, en Turquie et en Belgique, tous concernant les attentats de Paris et de Bruxelles. Les enquêteurs remontent le fil des événements jusqu’à la route des Balkans, en Hongrie. Cette semaine, l’identité de celui qui se faisait appeler du nom de guerre Abdou Amhad a été révélée. Le Belgo-Marocain Oussama Atar, parti rejoindre le groupe État islamique en Syrie en 2012, est soupçonné d’avoir missionné deux des assaillants de Paris et le tandem arrêté en Autriche.
Maxime Bilodeau

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