Ce qui change (ou pas) dans la ponctuation en ligne

Selon la professeure Anaïs Tatossian, l’exigence de vitesse liée au clavardage peut expliquer la simplification dans la ponctuation.
Photo: Getty Images Selon la professeure Anaïs Tatossian, l’exigence de vitesse liée au clavardage peut expliquer la simplification dans la ponctuation.

Entretien avec Anaïs Tatossian, professeure au Département d’études françaises de l’Université Concordia. Sa thèse portait sur « les procédés scripturaux des salons de clavardage ». Elle est une spécialiste de l’orthographe, de l’écriture en ligne et de la langue des jeunes.

Qu’observez-vous du point de vue de la ponctuation dans le clavardage et d’autres formes de nouvelles communications ?

Mes recherches sur le clavardage en français, en anglais et en espagnol chez les adolescents et les adultes ont montré une utilisation importante de procédés expressifs. Il s’agit de ressources utilisées par les clavardeurs pour compenser l’absence de canal sensoriel visuel et auditif en situation de clavardage, et ainsi pallier l’absence d’information non verbale.

En effet, lorsqu’on parle, on transmet constamment de l’information sur nos émotions grâce aux expressions faciales, aux intonations, aux pauses, etc. Dans le clavardage, il faut trouver des moyens d’exprimer ces informations. Les clavardeurs vont mettre au point des stratégies pour reproduire la spontanéité de l’oral et du non-dit. L’emploi de la ponctuation est notamment un de ces moyens. Par exemple, on va utiliser les points de suspension pour créer des pauses, notamment quand on veut montrer une hésitation (par exemple : Euh… Je ne crois pas…) ou encore, reproduire un débit particulier déterminé par une émotion, par exemple la timidité.

Certains signes disparaissent-ils (ou presque) comme le point ? D’autres sont-ils en plus grand usage que dans l’écrit courant (comme le point d’exclamation ou les trois points) ?

La ponctuation peut aussi reproduire l’humeur ou l’intention des personnes qui discutent à l’écrit. Par exemple, un message suivi de nombreux points d’exclamation (comme « Oui !!!!! ») montre que la personne insiste ou qu’elle est enthousiaste. De nombreux points d’interrogation peuvent sembler agressants, par exemple si on reçoit le message « Tu as reçu mon fichier ???? », ce qui peut signifier que notre interlocuteur veut une réponse dans l’immédiat.

On remarque surtout trois signes de ponctuation en contexte de clavardage : le point d’interrogation, le point d’exclamation et les points de suspension. Le plus étonnant, de mon point de vue, est la petite place qu’occupent les signes de ponctuation considérés comme les signes de base : le point et la virgule. Ils ne sont pratiquement pas employés dans le clavardage. En ce qui concerne la virgule, on la voit surtout dans les énumérations.

Pourquoi cette omission des signes de ponctuation ?

L’exigence de vitesse liée au clavardage peut expliquer la simplification dans la ponctuation. En gros, les clavardeurs cherchent à limiter la taille des messages de sorte à augmenter le dynamisme de l’interaction (principe du « save a keystroke »).

Toujours du point de vue de l’usage de la ponctuation, observez-vous des variantes sur les différentes plateformes de communication ? Et comment les expliquer, le cas échéant ?

À la différence du courriel, le point marque la fin de la discussion dans le clavardage et surtout dans les SMS. Par exemple, si un ami me demande par SMS si je travaille aujourd’hui et que je réponds « Non » sans point final, on peut poursuivre la discussion. Mais si je lui réponds « Non. », mon interlocuteur pourrait penser que je n’ai pas envie de discuter avec lui ou qu’il me dérange. Le point est perçu comme étant sec, voire agressif. Le point serait ici un procédé expressif et aurait une utilité de fermeture de la conversation. Les autres signes de ponctuation, par exemple le point d’interrogation et le point d’exclamation, ne produisent pas cet effet. Dans le cas de Twitter, quand le message est plus long que la limite de 140 caractères, on a tendance à éliminer les signes de ponctuation.

La ponctuation, enfin, l’usage de la ponctuation est-il une affaire de génération ?

Non, je ne crois pas que la ponctuation soit une affaire de génération. Mes recherches sur le clavardage ont démontré que les jeunes vont employer certaines stratégies d’écriture dans le but d’affirmer leur distinction sociale. Comme on le sait, l’adolescence est une période caractérisée par la quête d’identité. Ces stratégies d’écriture contribuent à l’affirmation de l’identité générationnelle des adolescents. Parmi elles, mentionnons certains remplacements de lettres ou groupes de lettres, par exemple le remplacement des lettres « oi » par « oa », « oua » et « wa » (« moi » devient « moa », « moua » ou « mwa ») ou encore « qu » par « k » (par exemple, « quoi » devient « koi »).

Les adolescents comme les adultes ont tendance à pallier l’absence physique de leur interlocuteur par l’emploi d’un grand nombre de procédés expressifs : émoticônes, majuscules pour exprimer l’exacerbation d’une émotion, répétition de caractères pour simuler l’accent d’insistance, utilisation de la ponctuation, etc. Par contre, il est vrai que certains adultes ont peut-être davantage le souci de la langue bien écrite et auront tendance à respecter les règles de la ponctuation même dans leurs communications par SMS et vont terminer leurs phrases par un point.

De votre point de vue de linguiste, les émoticônes sont-elles des signes de ponctuation ? Sinon, que sont-elles ?

Les émoticônes sont des procédés expressifs qui servent surtout à reproduire une expression faciale et qui n’ont pas tout à fait le même rôle que la ponctuation, bien que leur rôle soit similaire, c’est-à-dire de guider l’interprétation d’un message. Les émoticônes peuvent montrer l’état d’esprit du locuteur, par exemple la joie, la colère, la tristesse. Ils peuvent aussi aider le destinataire à interpréter plus facilement l’énoncé, par exemple le clin d’oeil ;-) permet d’interpréter qu’un énoncé est ironique ou humoristique. Les émoticônes peuvent aussi montrer le type de relation que le clavardeur désire entretenir avec son interlocuteur. Enfin, ils peuvent aussi servir à désamorcer le caractère offensant d’un message.

Ces nouveaux signes peuvent enrichir subtilement l’expression écrite. On peut par exemple choisir entre dix ou vingt manières de rire après l’expression d’un fait comique. Dans ce contexte, vit-on une révolution linguistique avec ces centaines de signes qui viennent soudainement s’ajouter ou dix ou quinze signes de la ponctuation traditionnelle ?

Pour faire un peu d’histoire, on attribue l’invention des smileys à Scott Fahlman, professeur à l’université Carnegie Mellon, qui en 1982 créa le symbole :-) afin d’étiqueter les messages drôles ou ironiques qui circulaient sur le forum de son université. Donc, les smileys remontent aux débuts des réseaux.

Il est donc important de souligner que ces procédés ne sont pas nouveaux, et qu’on les trouve dans d’autres formes de communication antérieures aux téléphones cellulaires. Aujourd’hui, des centaines d’émoticônes dont l’interprétation peut varier existent. À cela s’ajoutent les sigles comme « lol » et « mdr » pour exprimer le rire. Peu importe la langue utilisée, on observe la même créativité et la même régularité dans les stratégies mises en oeuvre par les clavardeurs.

La nouveauté dans les SMS réside dans l’« approfondissement » et la créativité dans le cadre d’un nouveau mode de communication. On peut donner en exemple le cas des émojis (par exemple un visage rond avec des coeurs à la place des yeux), qui sont apparus sur les claviers iOS en 2011 et Android en 2013. Ces signes permettent tout simplement de simuler la conversation orale et d’ajouter de l’expressivité aux messages. Je pense qu’il serait prématuré de parler de « révolution linguistique » puisque ces stratégies d’écriture se trouvent seulement dans la communication électronique et pas dans les écrits conventionnels.