Reconstruire la paix sociale, réfugié par réfugié

Martine Letarte Collaboration spéciale
Elias Sadkni, fondateur de House of peace, une ONG partenaire de Développement et Paix au Liban. Il travaille avec des réfugiées syriennes à reconstruire la paix sociale.
Photo: House of Peace Elias Sadkni, fondateur de House of peace, une ONG partenaire de Développement et Paix au Liban. Il travaille avec des réfugiées syriennes à reconstruire la paix sociale.

Ce texte fait partie du cahier spécial Religion

Lorsque la guerre a éclaté en Syrie, elle a chamboulé la vie de tous les Syriens, dont Elias Sadkni, alors représentant médical à Alep. Rapidement, il a commencé à faire ce qu’il pouvait pour aider les siens. Puis, l’an dernier, il a créé l’organisation non gouvernementale (ONG) House of peace, devenue partenaire de Développement et Paix. Dans le cadre d’une campagne nationale lancée à l’occasion des cinq ans du début de la guerre en Syrie, Développement et Paix a invité Elias Sadkni au Canada pour parler de la réalité des réfugiés et du travail accompli dans ces conditions difficiles. Le Devoir l’a rencontré.

Lorsqu’Elias Sadkni s’est présenté dans la vallée de la Bekaa, au Liban, pour donner un atelier sur la paix sociale avec l’ONG syrienne Women Now, il a craint d’être mal reçu. Les participantes étaient toutes des femmes réfugiées musulmanes très conservatrices. Elles avaient des parcours différents, mais avaient toutes perdu un fils, un frère, un père. Elles vivaient dans des conditions très difficiles. Malgré tout ce qu’elles avaient vécu, elles ont accueilli le travailleur humanitaire à bras ouverts.

« Elles ont accepté de partager leur histoire, même avec moi, l’homme étranger, raconte-t-il, encore étonné. Nous avons travaillé ensemble pendant deux jours. Après, j’ai compris que malgré la misère, malgré la perte d’êtres chers, il reste de l’espoir en la vie, des aspirations. Ces femmes ont vraiment eu un impact très positif sur notre travail. »

House of peace ne fournit pas de biens de première nécessité ; elle s’efforce de reconstruire une paix sociale. Une mission délicate dans le contexte libanais. Avec la guerre qui s’éternise en Syrie, ils sont plus de 4 millions à s’être réfugiés dans les pays voisins. Le Liban est le pays dans le monde avec le plus de réfugiés per capita, soit une personne sur quatre. Ils sont majoritairement des réfugiés syriens maintenant, mais il y a également des Palestiniens et des Irakiens. Ils s’entassent dans des maisons non finies et des bâtiments abandonnés. Ils vivent dans de mauvaises conditions sanitaires, ils ont faim. Ils sont dépendants de l’aide humanitaire et de la générosité de leurs voisins puisqu’ils ne peuvent pas travailler.

« La vie est dispendieuse au Liban, même les Libanais les plus pauvres ont de la difficulté à combler leurs besoins de base, explique Elias Sadkni. Imaginez ce que c’est pour les réfugiés. Les conditions de vie étaient déjà très difficiles pour les réfugiés palestiniens, alors depuis l’arrivée massive de réfugiés syriens, c’est encore pire. »

Des tensions se sont fait sentir entre les communautés

« Plusieurs réfugiés syriens sont frustrés de la façon dont ils sont traités par certains Palestiniens, remarque Elias Sadkni. Nous travaillons avec eux et avec toutes les communautés affectées par les déplacements de population pour leur expliquer le contexte. Nous amenons chacun à être davantage responsabilisé et à agir pour améliorer les choses plutôt que de se percevoir comme une victime. »

Il se souvient d’un groupe de femmes syriennes dans un camp de réfugiés palestiniens, près de Beyrouth.

« Après leur avoir expliqué toute la dynamique en cours au pays, elles ont vu la situation sous un angle complètement différent et elles ont commencé à montrer de la gratitude envers ces Palestiniens qui les ont accueillies », explique Elias Sadkni.

De représentant médical à travailleur humanitaire

Après des études en pharmacie, Elias Sadkni a travaillé quelques années comme représentant médical. Puis, lorsque la guerre a éclaté, il a commencé à aider les siens.

« J’utilisais mes forces, mes contacts auprès des cliniques et des médecins, dit-il. Plutôt que de distribuer des échantillons, j’en collectais pour ensuite les redonner à des gens dans le besoin. »

Tranquillement, l’aide humanitaire est devenue sa principale occupation. Puis, il a décidé d’aller faire la maîtrise Conflict, security and Development, à l’University of Sussex, en Angleterre.

Il a ensuite créé House of peace, au Liban. La petite équipe comprend des spécialistes du droit, de la psychologie et de la violence basée sur le genre.

Elias Sadkni, qui a de la famille au Canada, a connu Développement et Paix lorsqu’il a commencé à s’impliquer dans l’aide humanitaire, à Alep. L’organisation canadienne l’a tout de suite soutenu lorsqu’il a fondé House of peace pour travailler avec les Syriens sur des questions de paix et de cohésion sociale.

Trop tôt pour la Syrie

Elias Sadkni souhaite un jour entreprendre des activités chez lui, en Syrie. Mais, pour le moment, c’est encore trop tôt.

« Sous les bombes, lorsqu’on n’a plus d’eau courante ni d’électricité, parler de reconstruire la paix est un peu absurde, dit-il. Ça prend tout de même un minimum avant de pouvoir travailler sur ces questions. »

Ce qu’il souhaite, c’est qu’on arrive non pas seulement à un cessez-le-feu, mais à la véritable fin de la guerre.

« On doit arriver à une entente qui assure une paix durable en Syrie », affirme Elias Sadkni.

D’ailleurs, lorsqu’il se promène dans les camps de réfugiés au Liban, s’il voit quelques personnes espérer s’installer à l’étranger pour y refaire leur vie, il constate que la vaste majorité souhaite retourner en Syrie.

« Pour ces gens, le rêve, c’est de rentrer à la maison. »

Considérant les 7,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie, c’est environ la moitié de la population syrienne qui a fui son domicile depuis l’éclatement de la guerre.

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