Guerriers mohawks nouveau genre

Les « warriors » sont maintenant joueurs de crosse... ou entrepreneurs sociaux.
Photo: Valérian Mazataud/Hans Luca Les « warriors » sont maintenant joueurs de crosse... ou entrepreneurs sociaux.
Vingt-cinq ans après la crise d’Oka, les revendications territoriales piétinent, les cicatrices du conflit sont toujours perceptibles, le fossé demeure. Les luttes identitaires des jeunes Mohawks empruntent cependant de nouvelles avenues.


Kanesatake, juin 2015. À une cinquantaine de kilomètres du centre-ville de Montréal, le territoire mohawk a l’air d’un village tranquille. L’herbe est déjà haute même si l’été se fait attendre, les oiseaux chantent, le soleil brille. Il y a une paisible pinède en bordure du village. En fin de journée, l’odeur des aiguilles y est aussi piquante que les premiers moustiques de la saison.

Pourtant, durant l’été 1990, c’est ici que s’est joué le plus récent conflit armé sur le territoire du Canada. Après avoir épuisé les recours légaux, les Mohawks de Kanesatake y ont érigé des barricades pour barrer la route à un projet d’agrandissement du club de golf d’Oka. Le bras de fer a duré 78 jours, le blocage du pont Mercier 57, et un homme a trouvé la mort. Depuis, ce triste anniversaire est périodiquement l’occasion de faire le point, de se demander ce qui a changé, ce qui devrait être, ou n’a pas été.

Mais presque rien n’a changé, du moins en ce qui concerne les revendications territoriales. « Les changements sont esthétiques, le gouvernement fédéral a racheté quelques lopins de terre », affirme Philippe Meilleur, directeur du Centre de développement communautaire autochtone de Montréal. Conséquemment, il manque aujourd’hui quelques pièces au casse-tête du territoire mohawk.

Les revendications territoriales de Kanesatake ne sont pas les seules à avancer à pas de tortue. Au Canada, au moins 100 tables de négociation sur l’autonomie gouvernementale et les revendications territoriales globales sont en cours, indique le ministère des Affaires autochtones. « L’État y participe rarement de gaieté de coeur et s’arrange pour faire le moins de concessions possibles, à moins qu’il en aille de son intérêt, par exemple dans le cas de développement minier ou hydroélectrique », explique Daniel Salée, professeur à l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia.

James Nelson, qui assure la gestion de la station de radio locale, CKHQ United Voices Radio, n’aime quant à lui pas trop parler de politique : « Je ne veux pas entrer dans ces sujets, ce sont des champs de mines. » CKHQ est de retour en ondes depuis deux ans seulement, après un silence d’une décennie, « et c’est pour se concentrer sur le positif de notre communauté », assure James.

Plusieurs jeunes Mohawks préfèrent en effet lancer des initiatives à la base plutôt que de porter les grands combats politiques. « Il faut regarder vers le futur en délaissant cette approche conflictuelle, s’engager à notre échelle par des projets personnels », encourage par exemple Valerie Gabriel, copropriétaire d’une ferme maraîchère à Kanesatake.

Pas question cependant d’oublier le conflit. La lutte pour la reconnaissance des droits autochtones est désormais plutôt connue du grand public, même si elle l’est encore trop souvent superficiellement. Un autre front se dessine maintenant, plus quotidien, plus impalpable : le combat contre l’exclusion, contre la tendance à plaquer les politiques publiques et les « solutions » sur les réalités autochtones.

Carole Lévesque, spécialiste des peuples et savoirs autochtones et professeure à l’INRS, résume l’historique de ce changement de paradigme : « Après la crise d’Oka, il y a eu la Commission royale sur les peuples autochtones, la réponse gouvernementale, de 1991 à 1996. Ensuite, il y eut une forme de reconnaissance des savoirs autochtones, comme une source de savoir légitime. Depuis 10 ans, les mouvements sont différents : ils émergent de la société civile autochtone, dont on ne parlait pas encore au début des années 2000. »

Même si l’action autochtone « emprunte des chemins différents à travers les années, elle demeure l’expression d’une demande de reconnaissance totalement légitime », observe Mme Lévesque. L’affirmation de l’identité fait partie de ce processus, une identité difficile à définir : « On ne sait pas exactement ce qu’elle est, avec un rapport à l’histoire certainement différent des jeunes Québécois. Par contre, on sait très bien ce qu’elle n’est pas. »

Proche et loin à la fois

Non seulement les jeunes autochtones doivent se comprendre eux-mêmes, mais doivent aussi s’expliquer aux autres. « Il faut sans cesse faire de l’éducation culturelle, c’est beaucoup d’énergie », insiste Megan Whyte, une artiste de Kahnawake. Au fil des ans des questions telles que : « Kahnawake ? C’est dans quel pays ? », « Oh, tu es autochtone, pourquoi es-tu si blanche ? », « Fumes-tu le calumet de paix ? », ne la surprennent même plus. Ces petites phrases entendues à répétition, Philippe Meilleur les nomme des « expériences de désenchantement ».

Quand ils ne sont pas présentés comme des curiosités, on dépeint souvent les autochtones comme antagonistes. Philippe Meilleur constate que Mohawks et Warriors sont encore confondus par la population, comme à l’époque de la crise d’Oka. « Les médias ont terrorisé les Québécois en 1990 ! Ils utilisaient indifféremment “ indien ”, “ indien armé ”, “ warrior ”, mais ils ne disaient jamais “ une communauté qui se défend ”. Encore aujourd’hui les termes utilisés sont souvent culturellement inappropriés », déplore-t-il.

Jessica Deer, journaliste au Eastern Door de Kahnawake, est présidente par intérim du forum jeunesse de Kahnawake. Elle représente aujourd’hui l’une des forces motrices de cette réappropriation identitaire à travers son écriture et son engagement envers les jeunes. « Quand on représente les Premières Nations dans les médias, nous sommes soit morts, soit en train de boire ou de jouer du tambour. »

Elle plaide pour une « décolonisation intérieure ». Le forum jeunesse a lancé au printemps dernier une véritable « chasse » aux clichés culturels autochtones : Pocahontas sexy, vieux chef à plumes… « Il est temps de faire voir autre chose. »

« On a tendance à penser que les autochtones sont figés dans une sorte de tradition, mais ils sont plutôt entrés dans une modernité réflexive, où ils réfléchissent eux-mêmes à leur identité et investissent l’espace public », expose Carole Lévesque. C’est cette nouvelle génération de Mohawks qui pensent aux solutions pour relever leurs communautés. Et ils sont eux-mêmes les agents de ces changements.

Quand on représente les Premières Nations dans les médias, nous sommes soit morts, soit en train de boire ou de jouer du tambour

La crise d'Oka en huit dates

11 mars 1990

Une première barricade symbolique est érigée à l’entrée de la pinède convoitée par le projet d’expansion du golf. À la fin avril, celle-ci est remplacée par un vrai barrage de la route 344. La tension monte dans les semaines suivantes.

29 juin 1990

La Cour supérieure dépose une injonction ordonnant l’enlèvement des barricades. Les Mohawks refusent de s’y soumettre.

11 juillet 1990

Début de la crise d’Oka

La Sûreté du Québec donne l’assaut avec une force de 100 hommes. Dans un échange de tirs, le caporal Marcel Lemay, 31 ans, est tué. Les policiers se retirent, pendant que les Warriors de Kahnawake bloquent le pont Mercier. Le blocage des routes d’accès au pont sera maintenu durant 57 jours.

17 août 1990

Le premier ministre Robert Bourassa demande aux forces canadiennes de remplacer les policiers de la SQ. On envoie 2500 soldats.

Du 25 au 31 août 1990

Des négociations ont lieu dans un hôtel de Dorval entre le ministre délégué aux Affaires autochtones et la Confédération iroquoise des Six Nations, considérée comme plus modérée que les Warriors. Le 30 août, cette confédération quitte les négociations. Robert Bourassa met fin aux négociations ; même si une entente avait été mise par écrit, elle ne sera jamais entérinée.

31 août 1990

Quatre des cinq barricades érigées sur la route 132 et sur le pont Mercier sont démantelées conjointement par l’armée et les Mohawks.

6 septembre 1990

Le pont Mercier est rouvert après presque deux mois de fermeture.

26 septembre 1990

Après 78 jours de siège, les Mohawks qui occupaient encore la zone se rendent aux militaires. On procède à l’arrestation de 41 personnes, dont deux purgeront des peines de prison.
1 commentaire
  • Ève Marie Langevin - Abonnée 5 juillet 2015 14 h 16

    Intéressant!

    Merci pour cet intéressant reportage! En effet, il faut apprendre à (en) se parler autrement... Personne n'échappe à cette réflexion sur l'identité en ce début de XXIe s. Nous avons beaucoup en commun et des différences aussi.
    Je vais contacter une ou deux personnes dont vous parlez pour leur proposer de participer à un projet de la revue Possibles.