La langue de Michel Delpech

Depuis deux ans, le chanteur français Michel Delpech (Pour un flirt, Quand j’étais chanteur) n’a pas eu la vie facile. En février 2013, on lui a diagnostiqué un cancer de la langue. Cette épreuve, que Delpech dit avoir « vécu[e] de manière très cool » malgré son « naturel assez ténébreux », l’a incité à parler publiquement de sa foi pour la première fois. Dans J’ai osé Dieu… (Presses de la Renaissance, 2013), un décoiffant témoignage, le chanteur exposait sans détour son intimité avec le Dieu du christianisme, tout en assumant d’autres croyances surnaturelles plutôt extravagantes. Étonnant, le livre charmait par sa candeur.

Fin 2014, Delpech s’est cru guéri. Fausse joie : une récidive le frappe. Il entreprend de rédiger un journal de bord, pendant son séjour à l’hôpital. Alors qu’il ne sait pas s’il pourra chanter de nouveau un jour, Delpech écrit. Comme il le faisait dans J’ai osé Dieu…, l’artiste affligé, dans Vivre !, se livre en toute transparence, faisant ainsi du lecteur un confident privilégié. Confession sans faux-fuyants qui sait toutefois rester pudique, ce livre est attachant.

Delpech, qui s’étonne de demeurer si calme dans la tempête, ne se dore pas la pilule. Chercheur, écrit-il, des « clés de la sagesse, de la paix, de la joie » depuis plus de 40 ans, il se reconnaît « un peu misanthrope », « souvent trop pessimiste », hypersensible et impatient, mélancolique et trop sentimental, quoique malheureusement un peu chiche en amitié et en amour. Il voudrait être capable de donner plus, d’être meilleur, mais il n’y arrive pas souvent. « À force de lectures, de débats, de discussions, écrit-il, je sais où est la sagesse, mais je ne l’ai pas encore trouvée. »

Delpech attribue en partie son malaise dans sa relation aux autres à sa nature réservée, à sa timidité. Il raconte être allé saluer le chanteur Renaud, un soir, dans sa loge, après un concert de ce dernier. « Je suis entré, je l’ai félicité, je me suis assis, relate-t-il. Pendant un quart d’heure, nous sommes restés en silence, deux grands timides l’un en face de l’autre. C’était épouvantable. »

Même s’il flirte un peu avec lui au début de son journal, Delpech nous épargne finalement le cliché du cancer salvateur. « […] cette épreuve ne m’a pas fait avancer d’un iota dans mon cheminement spirituel, confie-t-il. Bien au contraire, elle m’a fait régresser pendant un certain temps, à tous points de vue. Je ne sais pas prier sur un lit d’hôpital. Je ne sais pas réfléchir. » Son livre, un bel exercice d’introspection, montre toutefois que la dernière phrase est inexacte.

Se présentant comme un « troubadour » sans prétention intellectuelle, Delpech se dit étonné de constater que, dans Le suicide français (Albin Michel, 2014), le pamphlétaire Éric Zemmour l’accuse, en incriminant sa chanson Les divorcés (1973), d’avoir chanté les vertus du « divorce banalisé et déculpabilisé » ainsi que d’avoir encouragé la féminisation des hommes. Éberlué, Delpech, qui se défend bien d’être un chantre du divorce, se contente de répliquer que si sa chanson a contribué à féminiser les hommes, en les incitant à la douceur, et à viriliser les femmes, en en faisant des égales des hommes, il en est très fier.

Après l’épreuve, la langue de Michel Delpech sera peut-être devenue un obstacle à la poursuite de sa carrière de chanteur, mais, ce livre le prouve, elle pourra rester vivante à l’écrit.

Vivre!

Michel Delpech, Plon, Paris, 2015, 144 pages