Des Gaspésiens se souviennent de Hong Kong

Des soldats canadiens du régiment des Royal Rifles débarquant à Hong Kong en novembre 1941.
Photo: Archives Canada Des soldats canadiens du régiment des Royal Rifles débarquant à Hong Kong en novembre 1941.

En regardant les manifestations des dernières semaines à Hong Kong, Jean-Paul Dallain a replongé dans des souvenirs pour le moins douloureux. Il y a 70 ans, en pleine Seconde Guerre mondiale, il se trouvait à Hong Kong pour protéger la mégalopole qui était à l’époque une colonie britannique. Quand il est revenu au pays en 1945, il était gravement malade, quasi aveugle et ne pesait plus que 33 kilos ! « Il ne me restait plus que la peau des os », lâche de son franc-parler le Gaspésien de 92 ans en buvant une tasse de thé dans sa maison de New Carlisle, au bord de la baie des Chaleurs.

À 18 ans, M. Dallain s’était enrôlé volontairement dans le régiment anglophone du Royal Rifles, comme l’avaient fait 200 autres jeunes hommes de la Gaspésie. En 1939, la misère régnait dans cette région du Québec qui avait peine à se relever de la Grande Dépression. « Pour s’en sortir, manger trois repas par jour et voyager un peu, l’armée nous semblait la solution », raconte-t-il.

À l’automne de 1941, il est donc monté à bord d’un navire militaire à destination de Hong Kong ne sachant pas du tout où il s’en allait. Tout ce dont il se souvient, c’est que le voyage, qui a duré trois semaines, lui a semblé une éternité. Les 2000 hommes du régiment avaient tous le mal de mer !

Quand ils ont finalement mis pied à terre, les soldats canadiens du Royal Rifles ont cru qu’ils étaient presque arrivés au paradis. Les filles étaient belles, l’alcool coulait à flots et ils étaient logés et nourris en plus de gagner 1,30 $ par semaine. Une somme astronomique en pleine guerre ! Mais la lune de miel n’a pas duré.

Le 8 décembre 1941, huit heures après l’attaque de Pearl Harbor à Hawaï, les Japonais se sont aussi lancés à l’assaut de Hong Kong. Les soldats canadiens et leurs alliés sont pris de court. Ils s’attendaient à ce que les Japonais arrivent par la mer, mais ils les surprennent en menant une invasion terrestre. « On n’était pas prêts du tout », reconnaît-il.

Les soldats du Royal Rifles avaient à peine quelques fusils et mitrailleuses, mais ils n’avaient ni mortiers, ni obus, ni tanks. Les mauvaises langues disent même qu’ils sont partis faire la guerre sans armes ! En réalité, ils avaient à peine quelques munitions sur eux. Les petits gars de la Gaspésie et leurs compatriotes se sont battus tant bien que mal avec la peur au ventre. De nombreux frères d’armes ont été tués sur le champ de bataille. Et après 17 jours, ils se sont rendus aux Japonais le jour de Noël.

Philip Doddridge se souvient encore très bien de ce jour où ils ont été faits prisonniers. Il n’avait pas encore 20 ans. Devant sa maison de New Richmond, où un grand drapeau canadien est accroché, cet ancien combattant rappelle que 550 soldats canadiens ont été tués pendant la bataille de Hong Kong et que 1185 ont été faits prisonniers. Parmi eux, 300 sont morts pendant leur détention et les autres ont presque tous été battus, torturés ou soumis au travail forcé.

L’espoir du retour

Pendant trois mois et huit mois, M. Doddridge a vécu dans des conditions inhumaines. La nourriture était mauvaise, il a été malade et il craignait à tout moment d’être abattu par un garde. « Je me suis accroché à l’espoir de revenir en Gaspésie », confie le vieil homme en regardant la mer de son salon où il a une vue imprenable. Il voulait ressentir l’air salin, serrer de nouveau dans ses bras sa mère, qui lui avait écrit à plus d’une reprise sans qu’aucune lettre parvienne jusqu’à lui.

Même s’il n’en pouvait plus des bols de riz et du chou, M. Doddridge a préféré avaler de travers plutôt que d’affronter ses bourreaux. Il s’est plié sans trop broncher aux ordres des Japonais qui l’ont gardé prisonnier dans un camp de détention à Hong Kong. « J’ai tout fait pour ne jamais attirer leur attention », dit-il.

Son camarade, M. Dallain, a eu beaucoup moins de chance. Il a été déporté, bien malgré lui, dans un camp de travail au Japon où, dit-on, les conditions étaient aussi pénibles que dans les camps nazis en Europe. Les prisonniers dormaient sur le ciment ou dans des lits remplis de punaises. Ils avaient à peine de quoi manger et, quand ils réussissaient à avoir un bol de riz, il y avait parfois des vers dedans. Et comme si ce n’était pas assez, ils devaient piocher à longueur de journée dans de la roche.

Quand les Américains ont finalement largué une bombe atomique sur Hiroshima, puis sur Nagasaki, en août 1945, certains anciens combattants du Royal Rifles se rappellent avoir vu au loin le champignon nucléaire. M. Dallain et M. Doddridge, eux, ne se souviennent que du jour où ils ont entendu : « La guerre est finie. »

« C’est un sentiment difficile à expliquer quand on a su qu’on allait rentrer », souligne M. Doddridge avec les yeux qui lui roulent dans l’eau. Même à 92 ans, les images sont encore fraîches à sa mémoire. « On n’oublie jamais le jour de sa libération », dit-il en ajoutant que « la guerre est une chose stupide qui n’en vaut jamais le coup ».

Même si le jour du Souvenir demeure à leurs yeux important, les deux compagnons de guerre savent que les médailles et tous les honneurs ne leur redonneront jamais leurs belles années de jeunesse perdues à l’autre bout du monde. Mais ils espèrent que les Québécois sauront maintenant qu’un petit groupe de Gaspésiens ont sacrifié leur vie lors de la bataille de Hong Kong. Au moins cinq d’entre eux sont toujours vivants.

7 commentaires
  • Daniel Tourigny - Abonné 11 novembre 2014 07 h 06

    Je me souviens !

    Félicitations au Devoir de nous rappeler notre devoir de mémoire envers tous ceux et celles qui ont donné leur jeunesse et trop souvent leur vie pour que nous ayons un avenir.

    Merci messieurs Doodrige et Dallain. Puisse le fleuve vous bercer vous et vos compagnons encore longtemps.

    D Tourigny
    Mont-Saint-Hilaire

  • Sylvain Bergeron - Abonné 11 novembre 2014 08 h 03

    souvenir...

    « la guerre est une chose stupide qui n’en vaut jamais le coup ». M. Doddridge, New Richmond...

  • Patrice Dionne - Abonné 11 novembre 2014 08 h 18

    Hong Kong! Des hommes sacrifiés pour l'Empire!

    Une opération improvisé et destinée surtout à maintenir le prestige de l'Empire. Hong Kong était impossible à défendre...même les médiocres stratèges de l'armée britannique le savaient. Mais cela n'a pas été suffisant pour les empêcher d'envoyer des hommes à la casse.

  • Sylvain Auclair - Abonné 11 novembre 2014 10 h 12

    Un drapeau canadien?

    Ce n'est pas plutôt le drapeau britannique qu'ils devraient arborer?

  • René Comeau - Inscrit 11 novembre 2014 17 h 52

    Les premiers Canadiens au combat.

    C'est avec fierté que je profite de l'occasion du Jour du Souvenir et de la publication de ce texte pour présenter mon témoignage sur le sujet car mon père, originaire de Barachoix, après son enrôlement volontaire et son entraînement militaire plutôt raccourci, faisait partie de ce régiment.
    Son frère plus jeune a fait le débarquement de Normandie dans les premiers jours de l'opération. Lieutenant au commande d'un blindé, il fut le premier à entrer dans la ville de Caen.
    Mon père faisait partie d'un groupe astreint au travail forcé dans une mine de charbon pied nu, à manger du riz aux vers et aux sauterelles, et des coups de crosse de carabine par la tête. Malade de la dissentrie, du beri-béri et de diverses infections dûes aux conditions de détention des camps de concentration japonais.
    De retour au pays, ils apprirent que leur père était décédé ainsi que leur petit frère de 16 ans, ce dernier de la méningite, et qui aurait bien voulu suivre les plus vieux à la guerre, mais trop jeune pour le faire.
    Mon père qui a survécu à cette période atroce, ne s'est jamais lamenté d'être victime d'un choc post-traumatique...trop occupé, à son retour après son mariage à travailler pour faire vivre sa famille, comme mécanicien de machinerie lourde, à moins trente l'hiver, couché sous les tracteurs à essayer de les dégeler pour les faire démarrer. Il rencontra ma mère, dans une cuisine de camp de bûcherons où elle était responsable de nourrir généreusement tous ses gars de bois. Lui qui avait souffert de malnutrition et de ses conséquences. Chez-nous il fallait que le frigo soit toujours débordant de victuailles et que l'on ne manque de rien.
    Mon père mourut à l'âge de 75 ans en 1994 après 34 ans de service sans perdre une seule journée de travail.
    Il fut comme bien d'autres hommes de son époque, un fier gaillard.
    Salut p'pa !

    • Mélanie Loisel - Inscrite 11 novembre 2014 21 h 01

      Merci pour ce témoignage fort pertinent!
      Mélanie Loisel