Dans l’antre de Kathy Reichs

Les corps qui aboutissent au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal portent les traces de tous les maux. Ici, la radiographie d’un crâne transpercé par des ciseaux.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Les corps qui aboutissent au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal portent les traces de tous les maux. Ici, la radiographie d’un crâne transpercé par des ciseaux.
Des meurtres crapuleux y ont été élucidés, les indices de crimes insolubles y sont toujours archivés, des myriades de technologies y sont mises à contribution chaque jour. Pour la première fois en 100 ans, le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal (LSJML) ouvrait mercredi ses portes aux journalistes.​
 

Dès la sortie de l’ascenseur, l’odeur vous prend à la gorge. Inutile de dire par où commence la visite. Les effluves de putréfaction confirment que nous sommes bel et bien à l’étage des autopsies. Là où les corps portent les traces de tous les maux et misères de la terre. Accidents, meurtres, noyades, morts violentes, agressions sexuelles : plus de 700 corps aboutissent ici chaque année, passés au bistouri en quête d’indices.

 

C’est là que sont réalisées le tiers des autopsies réclamées par les coroners du Québec (700), celles des 90 victimes d’homicides recensées chaque année, que sont analysés 6000 échantillons d’ADN, 26 000 pièces à conviction et des milliers d’échantillons d’alcool pour ivresse au volant, explique Bob Dufour, grand patron du LSJML, laboratoire fondé par le Dr Wilfrid Derome en 1914.

 

L’aura de Kathy Reichs

 

Dans les corridors plane l’aura de Kathy Reichs, anthropologue judiciaire devenue auteure à succès, notamment grâce aux romans inspirés de son travail réalisé à Montréal et ailleurs. Ses jaquettes de livre ornent les labos de pathologie judiciaire, aux côtés de crânes, de maxillaires et de bocaux recelant des échantillons d’organes.

 

C’est par la morgue que l’on accède à l’antre des pathologistes, préposés aux autopsies. Ils sont les premiers à voir la mort de près, brute, laide, sans fard. Corps mutilés, violentés, laissés à l’état de squelette ou putréfiés : ces fins limiers doivent lever l’épais brouillard qui plane sur ces morts silencieux, avec pour seule arme le scalpel et une batterie d’instruments chirurgicaux. Ils scrutent chaque organe, recherchent l’ADN sous les ongles, sur chaque parcelle du corps et des vêtements, dépistent l’hémorragie jusque dans les liquides intra-oculaires.

 

Dans 95 % de cas, on parvient à faire « parler » ces corps. Dans d’autres, jamais. « Les décès métaboliques et certains cas d’asphyxie sont très difficiles à établir », explique le pathologiste Yan Daze.

 

« On doit se détacher de ce que l’on fait, mais c’est parfois difficile. Les victimes Mégantic ont été des cas marquants, complexes, car l’investissement émotionnel était important »,confie-t-il. Le cas le plus inusité ? Le corps démembré dont tout le monde se doute du nom, mais que M. Daze tient à taire, par respect pour la victime. Bob Dufour, lui, nous montre la photo d’un cadavre acheminé dans un bloc de 1200 livres de béton, désagrégé à la machinerie lourde. Seul le tatouage trouvé sur un bras a permis d’identifier ce corps pétrifié à jamais.

 

En pathologie, on analyse des cellules, où se terrent souvent des secrets enfouis. « Ces cellules nous permettent de voir les pathologies, de voir si le coeur a fait un arrêt cardiaque ou si le cerveau a manqué d’oxygène », explique la technicienne Jolyne Tessier. À deux pas, des toxicologues dépistent la présence de quelque 1000 substances dans le sang, l’urine et les liquides corporels. « L’alcool ou le cannabis peuvent expliquer que la personne ne se soit pas enfuie ou réveillée lors d’un incendie », explique Catherine Lavallée, toxicologue judiciaire.

 

Coupables sur papier

 

Les indices du crime sont parfois débusqués sur le papier. C’est l’affaire de Mylène Signori, spécialiste en documents judiciaires, qui déniche les preuves de documents trafiqués, caviardés, les falsificateurs de signature, même les faux propriétaires de billets de loterie ! « On peut déceler des plans de meurtres même dans des écrits latents. » Latents ? Ce sont ces écrits « fantômes », reliefs laissés sur une page blanche par le poids et le passage du crayon sur les pages supérieures, depuis déchirées ou disparues. « On a pu prouver ainsi l’identité d’auteurs de lettres de menace. » Son expertise a notamment été requise dans la cause de Cathie Gauthier, reconnue coupable en 2013 d’avoir tué ses trois enfants à Chicoutimi.

 

Sur la piste de l’ADN

 

Au coeur du laboratoire de biologie judiciaire, 63 abeilles (la plupart des femmes) traquent l’ADN dans plus de 6000 dossiers par an, comparativement à 1200 il y a 15 ans. Autrefois limitées aux cas d’homicides, les techniques d’ADN ont à ce point évolué qu’elles sont aujourd’hui requises même pour des vols, des entrées par effraction et divers méfaits. Trace de salive sur un ruban gommé, pellicule sur un vêtement : autant d’indices suffisant parfois à faire éclater la vérité. « L’ADN analysé dans un crime mineur peut mener à la résolution d’un autre crime plus grave », précise Diane Séguin, la directrice du laboratoire de biologie judiciaire.

 

La Banque de données génétiques du Québec (268 000 fiches), arme précieuse pour les policiers d’ici et d’ailleurs, permet de savoir que l’ADN retrouvé sur des scènes de crime différentes concorde. Ce fut le cas dans le meurtre de Denise Morel, comédienne qui incarna Dame Plume dans La ribouldingue, battue à mort et violée en 1984 à Montréal. Le crime fut élucidé 23 ans plus tard grâce aux croisements qui ont révélé que l’ADN de Gaétan Bissonnette était le même que celui contenu dans des poils pubiens retrouvés sur la victime.

 

À deux pas de là, la « Dexter » des lieux, Karine Gibson, biologiste judiciaire spécialisée en taches et projections de sang, lève le voile sur les scénarios les plus sombres grâce à l’hémoglobine.

 

Plus loin, des experts en balistique et des chimistes analysent les moindres échantillons de preuve. L’étude d’un brin de polymère, brun, coincé dans l’encoignure d’un coffre cachant un cadavre, a permis de prouver que le crime avait été perpétré dans un hôtel où le coffre avait été traîné dans un escalier couvert d’un tapis… brun.

 

La mort n’a-t-elle plus de secret pour eux ? Pas tout à fait, puisque dans un local, à côté de milliers d’armes illégales et trafiquées saisies par les policiers, Guillaume Arnet, spécialiste en balistique, montre du doigt des casiers recelant des milliers de projectiles, classés par types d’armes, provenant de crimes non résolus… depuis 1969.
 


Karine Gibson, biologiste judiciaire​



Jolyne Tessier, technicienne histologie




L'expert en balistique Guillaume Arnet

1 commentaire
  • André Cadotte - Abonné 5 juin 2014 09 h 58

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