L’exemple inspirant de Kahnawake

Des membres de la communauté mohawk de Kahnawake ont pris la rue mercredi pour dénoncer le projet de réforme du système d’éducation autochtone.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Des membres de la communauté mohawk de Kahnawake ont pris la rue mercredi pour dénoncer le projet de réforme du système d’éducation autochtone.

Ils étaient plusieurs centaines, dans la réserve mohawk de Kahnawake, près de Montréal, et à Ottawa, à manifester mercredi contre le projet de loi C-33 qui souhaite réformer le système d’éducation autochtone. Leur but : résister contre toute ingérence fédérale en matière d’éducation. Si l’étude de ce projet de loi a été suspendue après la démission du président de l’Assemblée des Premières Nations du Canada, Shawn Atleo, les Premières Nations du Québec, Kahnawake en tête, ne veulent surtout pas le voir réapparaître. Il faut dire que le système scolaire de Kahnawake, administré localement, fonctionne et pourrait servir d’exemple dans les communautés autochtones du pays.

Dans la bibliothèque de l’école secondaire de Kahnawake, il y a des livres qu’on ne retrouve pas dans la plupart des écoles du pays : Seven Generations, qui retrace l’histoire de la communauté mohawk, ou encore Mohawk Territory, un livre de géographie.

 

C’est que le conseil d’éducation de Kahnawake, ainsi que le comité conjoint des écoles et le comité de parents avec lequel il travaille, est indépendant du gouvernement en matière de curriculum. « Nous faisons déjà beaucoup de ce que le projet de loi voulait instaurer, entre autres en matière de transparence et d’implication des parents », dit Joyce Diabo, directrice de la Survival School de Kahnawake, l’école secondaire de la communauté qui accueille quelque 250 élèves. « Nous essayons d’attaeindre, voire de dépasser, les objectifs du ministère de l’Éducation du Québec », poursuit-elle.

 

« Mais nous n’y sommes pas soumis », précise Louis John Diabo, directeur financier pour le conseil d’éducation de Kahnawake.

 

En ce qui a trait au décrochage scolaire, la communauté affiche pourtant des taux comparables à ceux de la province, soit environ 20 %, affirme Louis John Diabo. Même chose pour les résultats affichés aux tests d’aptitude canadiens.

 

La réserve de Kahnawake, l’une des plus prospères du Québec, compte d’ailleurs cinq écoles. Deux écoles primaires indépendantes, dont l’une offre un programme d’immersion complète en langue mohawk, et trois écoles relevant du conseil de bande et des subventions du gouvernement fédéral, comme l’école secondaire Survival School.

 

Dans toutes ces écoles, les élèves sont initiés à la langue mohawk, à différents degrés. Deux de ces écoles offrent également des programmes de français.

 

Sans exclure l’enseignement de la langue et de la culture d’origine, le projet de loi du gouvernement fédéral est « vague à ce sujet », estime Janice Beauvais, du programme de succès scolaire pour les étudiants des premières nations, qui participait à la manifestation de mercredi. « C’est inquiétant », ajoute-t-elle, déplorant aussi que le projet de loi tente d’imposer un modèle uniforme pour toutes les réserves. « Ce projet de loi nous ramène 50 ans en arrière. »

 

Owisikou Lahache, professeur d’arts plastiques à la Survival School de Kahnawake, se souvient d’ailleurs de son enfance, alors qu’elle fréquentait l’école tenue par les Soeurs grises à Kahnawake. « Je n’avais pas le droit de parler ma langue, sous peine d’être battue », se souvient-elle, les larmes aux yeux.

 

En 1995, la communauté de Kahnawake était arrivée à « la 11e heure », en ce qui a trait à la préservation de sa langue, explique Tewenhai’to Isen Sharrow, professeur de langue mohawk à la Survival school de Kahnawake. La communauté a donc mis sur pied un comité visant l’implantation de « nids » de langue mohawk, où les femmes pourraient emmener leurs enfants dès le plus jeune âge pour qu’ils pratiquent leur langue d’origine.

 

« On pensait aussi faire des nids de français, ajoute M. Sharrow, mais ça n’a pas marché. »

 

L’ouverture aux langues

 

Lorsqu’on lui demande si ça n’est pas trop exigeant pour les jeunes d’apprendre à la fois la langue mohawk et l’anglais, il répond en évoquant l’expérience de la réserve d’Akwesasne, d’où il vient. En 1965, les autorités scolaires d’Akwesasne se sont demandé si elles devaient mettre au programme des écoles trois langues : le mohawk, l’anglais et le français, dit. « Nous avons choisi de ne garder que le mohawk et l’anglais, et nous le regrettons aujourd’hui, dit-il. Le français est très utile pour travailler. »

 

Selon l’expérience de Joyce Diabo, certains élèves qui arrivent de l’immersion totale en mohawk au primaire ont un retard de lecture en anglais lorsqu’ils arrivent au secondaire, mais ils se rattrapent rapidement. En ce qui a trait à l’apprentissage du français, ils ont parfois plus de facilité que ceux qui n’ont pas vécu de l’immersion. « Ils sont plus ouverts aux langues », dit-elle.

 

Des rendements inégaux

 

Joyce Diabo en convient cependant, toutes les réserves du Québec ou du Canada n’ont pas les moyens de celle de Kahnawake. « Certaines communautés sont très pauvres », dit-elle. L’ancien chef de l’Assemblée des Premières Nations du Canada, Shawn Atleo, considérait pour sa part que le statu quo n’était pas une option. Selon Louis John Diabo, du Conseil d’éducation de Kahnawake, le financement provenant du fédéral est accordé en fonction du nombre d’élèves d’une école, pénalisant du coup les petites communautés. « Il y a cependant des primes accordées aux communautés éloignées », dit-il.

 

Selon le Conseil en éducation des Premières Nations, le projet de loi C-33 « ne reconnaît aucunement la compétence juridique des Premières Nations », et ne favorise pas le contrôle par les Premières Nations de leur éducation.

 

Si le projet de loi prévoit une mise à jour des conditions de financement des écoles, selon Louis John Diabo, « le prix à payer » pour cette réforme du financement est trop important pour que le jeu en vaille la chandelle.

11 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 06 h 27

    Bravo, gens de Kahnawake!

    Vous êtes un bel exemple de solidarité.

  • Pierre Bernier - Abonné 15 mai 2014 07 h 52

    C33 : " Bricolage " ?

    L'ordre fédéral de gouvernement a toujours les mêmes méthodes et "habiletés" quant il ambitionne exercer les compétences des États fédérés, axées sur la prestation de services essentiels aux citoyens ?

  • Pierre Murray - Inscrit 15 mai 2014 10 h 17

    Bravo!

    Il faut maintenant se joindre à eux. Mais vous connaissez les Québécois : ils ont peur de leur ombre et hésiteront à faire partie d'une manifestation, car cela fait brouillon.

    Encore une fois bravo. Il faut diffuser la date de la prochaine manif. afin que tous puisse y particper.

  • Yves Côté - Abonné 15 mai 2014 10 h 31

    Proposition...

    Un gouvernement québécois courageux et en conformité avec un mandat de bonne gouvernance, devrait selon loi avoir comme ambition de collaborer sans relâche avec les responsables autochtones des diverses communautés pour créer de l'emploi sur place, dans chacune des communautés.
    Il devrait donc s'imposer une budgétisation minimale en terme de subventions d'investissement à cette fin.
    Et dans le cas où il serait impossible de trouver des partenaires locaux intéressés à s'impliquer (cela incluant d'abord l'initiative de mutualiser l'investissement local entre les individus intéressés et la communauté elle-même), les sommes qui resteraient ainsi non-utilisées devraient obligatoirement servir à la construction d'infrastructures culturelles et d'accueil dans les communautés en question (pour touristes bien sûr, mais au sens plus large, pour visiteurs en général).
    Les solutions pour les communautés autochtones ne se trouvent certainement pas ailleurs que dans le propre espace culturel autochtone. Il va de soit que le gouvernement du Québec, puisqu'il est celui de tous les Québécois, participe de manière déterminante à la recherche de celles-ci et à l'expression des groupes et individus qui ont à coeur de redécouvrir, de se réapproprier ou d'innover des modes de perception et d'interaction qui font appel à leur propre culture.
    Culture qui, s'il faut le préciser, souffre plus que toute autre en Amérique d'une "normalisation" qui lui vient de l'extérieur.
    Merci de m'avoir lu.

  • Jacques Moreau - Inscrit 15 mai 2014 10 h 45

    Prendront-ils leur responsabilité ?

    Je crois me souvenir que le gouvernement québecois qui a "forcé" les enfants québecois à fréquenter l'école jusqu'à l'âge de 16 ans n'a pas eu l'approbation de la majorité d'une certaine classe de québecois. On avait besoin "des bras" de ces enfants de plus de 12 ans pour aider sur la ferme. Je veux bien laisser entière liberté aux autochtones de Kahnawake, jaimerais par contre qu'ils signe un document les rendant entièrement responsable de leur choix ... et ses conséquences.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 mai 2014 16 h 10

      Ce n'est pas le gouvernement qui a pris cette décision, c'est l'Assemblée nationale.

    • Mario K Lepage - Inscrit 15 mai 2014 17 h 34

      Plus paternaliste que ça, tu meurs....

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 20 h 47

      D'accord avec vous, M. Lepage.