Noël à géométrie variable

Allumer le sapin...
Photo: Garnotte Allumer le sapin...

Trop vite, trop compliqué, trop cher ? Aspirés par ce qu’ils voient comme un tourbillon de joie formatée aux lumières scintillantes et grelots obligatoires, plusieurs cultivent avec Noël une relation amour-haine. Avide de rituels mais allergique aux contraintes, tout un chacun réinvente désormais la tradition pour se tailler un bonheur à son image. Noël sous la loupe.

Tourtières au tofu, lait de poule avec les grands-parents sur la plage à Cuba, bénévolat, retraites de yoga : les coutumes du temps des Fêtes se redécoupent aujourd’hui à l’emporte-pièce, soit, mais elles persistent.

Qu’on ait la nostalgie des Noëls d’antan — ragoût de pattes, messe en latin, cantiques — ou que la fête nous foute les nerfs en boule, il semble bien difficile d’échapper, encore au XXIe siècle, à la tradition.

« La persistance de Noël est déjà une chose fort intéressante », note la sociologue Diane Pacom. « Je suis une baby-boomer, confie la professeure titulaire de l’Université d’Ottawa. Dans les années 1960, on pensait épurer l’humanité de tout ça, mais 40 ans plus tard, on a encore le nez dans ce Noël, et d’une façon complètement paradoxale. »

C’est déjà une belle contradiction de voir « une société dite scientifique et rationnelle qui continue de vouloir revisiter cette fête » aux origines toutes religieuses, opine cette chercheuse. Mais en ces temps de laïcité bricolée avec de la broche à foin, les Québécois n’en sont pas à un paradoxe près au rayon des traditions. Combien pestent contre ce Noël obligé, mais rêvent en secret de retrouver l’essence de cette fête idéalisée ? Maudissent la société de consommation, tout en courant faire leurs emplettes du temps des Fêtes ?

La soif du rite

« À notre époque, les gens réinventent tout et Noël fait partie du lot, insiste de son côté Ellen Aitken, professeure à la Faculté des études religieuses de l’Université McGill. En Amérique du Nord, les gens ont longtemps perpétué des traditions sans comprendre pourquoi. » La messe du dimanche était un rendez-vous à honorer, sans se demander si envie il y avait. Noël, de la même manière, était incontournable.

Et ce, même si « la façon familiale de célébrer ne répondait pas nécessairement aux besoins profonds », pense cette théologienne.

Or ce besoin, cette soif atavique de faire la fête sont toujours là, affirment les deux spécialistes, pointant des raisons différentes. « C’est dans les régions froides, ici ou dans les pays scandinaves, que Noël prend sa signification la plus complète, estime Pacom, aussi anthropologue. Il y a un syncrétisme entre le côté religieux de la fête et son côté païen : on célèbre le solstice, on tente de ramener de la lumière dans nos vies. » Et même si on évacue le côté religieux, reste l’importance d’avoir un rite, à ce temps-là, précisément. En-sem-ble. Car notre société souffre aussi d’un « manque de moments collectifs forts », auquel le hockey ne répond plus. Un manque que Noël a déjà, traditionnellement, assouvi.

Famille, quand tu nous tiens !

On a voulu répondre à ce besoin pressant de rituels collectifs en faisant de Noël la fête familiale par excellence, célébrant l’enfant élu, la naissance. Mais entre-temps, la famille elle-même a perdu, comme institution, de son panache. « On est dans le deuil d’un idéal, indique la sociologue Diane Pacom. Il y a cette tension entre une famille imaginaire qu’on regarde dans notre rétroviseur et la réalité où cette famille n’existe plus, pas dans sa forme traditionnelle. »

Sur ce point, les deux observatrices donnent raison aux chiffres. Aimée ou haïe, la tribu demeure le premier facteur de stress évoqué par ceux que Noël turlupine. « Noël a encore un sens important pour bien des gens, mais ce qui a changé en fait, c’est la place de la famille. Son éclatement a entraîné celui de la tradition. Qu’est-ce que la famille aujourd’hui ? Avec qui on passe Noël ? À quatre parents, six enfants, ça devient compliqué. Si les gens réinventent Noël, c’est que les familles elles-mêmes se sont réinventées », insiste Ellen Aitken.

D’où ces agapes, que certains préfèrent passer entre amis, entre smalas de cœur, plutôt qu’en famille. Puisque persistent cette nostalgie d’« être ensemble » inoculée depuis l’enfance et le besoin viscéral de ritualiser nos existences.

« On est dans une phase de transition, accrochés entre deux modèles, renchérit Diane Pacom. C’est comme pour le mariage : on sait maintenant que les chances de divorce sont élevées, mais on se marie quand même. C’est pour ça que Noël maintenant a souvent un côté aigre-doux. On sait que derrière les photos des Noëls sacrés de notre enfance, il y avait des chicanes de famille, de la lourdeur, des obligations, des soirées qui n’en finissaient plus… C’est le dilemme d’aujourd’hui. »

Mon Noël à moi

Paradoxe ultime, dans cette époque où l’on veut tout et son contraire, cette quête de rituel et de « paix retrouvée », quelle qu’elle soit, cohabite parfois mal avec les contraintes imposées par l’autre et les caprices d’un calendrier indomptable à l’année. « Nous sommes le sous-produit de trois siècles d’individualisme, rappelle Diane Pacom. On souhaite cette fébrilité, cette exaltation collective tout en sachant que c’est un simulacre. On veut des émotions fortes provoquées par la messe de minuit, les cadeaux, les rencontres, mais l’individualiste en nous trouve ça totalement aberrant. Alors on bricole des façons de fêter Noël, à la carte. On reprend des éléments du rituel, qu’on reficelle dans une logique qui correspond à notre situation “d’être individualiste”. On va faire une tourtière, mais au tofu, chanter des cantiques en les jazzant ou en les rappant. On va chercher, finalement, à oublier qu’on fête Noël tout en le fêtant. »

Noël à géométrie variable

Seul ou en famille, ce Noël à géométrie variable, certains le façonnent donc loin des conventions, tandis que d’autres replongent tête première dans les traditionnels atocas. Chose certaine, le blues de Noël existe bel et bien, mais il frappe différemment selon les pays, nous disent de récents coups de sonde menés en Europe et en Amérique. Si seulement 28 % des Français affrontent Noël avec zénitude, Noël rime encore avec bonheur pour plus de 60 % des Danois et des Norvégiens. Au pays des Vikings, Noël reste LA journée la plus attendue de l’année pour la moitié des gens.

Sans surprise, c’est en Amérique, paradis de la surconsommation, que l’on déplore le plus les dérives de la fête, sacrifiée sur l’autel du consumérisme. Même les commerces, les premiers prédateurs à avoir surfé sur la vague du rituel religieux et païen pour faire tinter leurs tiroirs-caisses, sont de plus en plus nombreux à lever le nez sur les traditions. Trop chers, les sapins de Noël ! « Les gens ne sont pas dupes : ils lisent ce détournement. Les gens résistent », croit Diane Pacom.

Ces résistants, qui conjuguent les festivités à leur façon, sont nombreux. En résultent mille Noëls possibles, comme le montre la série de vignettes proposées dans nos pages intérieures. Et vous, quel type de Noël fêterez-vous ?
5 commentaires
  • Bernard Leblanc - Inscrit 21 décembre 2013 09 h 01

    La Magie de Noël

    Bravo pour ce texte qui suinte l’intelligence. C’est rafraichissant. Noël c’est comme vous le relatez dans votre texte un gros party de lumière et sur ce point j’embarque.

    Si nos ancêtres préchrétiens qui sont à l’origine de cette célébration du solstice d’hiver, ont eu besoin de ce genre de prétexte pour changer le mal de place et s’ouvrir au plaisir plutôt que de demeurer dans la dépression d’une saison morte, c’est génial.

    Maintenant, le côté religieux n’a de sens que pour le symbolisme de la lumière justement apporté par le Fils de Dieu lui-même ce qui n’est pas rien.

    Au delà de ce message d’espérance qui nous est rappelé, il n’en demeure pas moins que les humains ont le devoir de conserver un rite sois disant païen qui est de décorer les rues, les maisons, les sapins pour extirper des sourires là où la morosité pourrait prendre la place. La Magie de Noël quoi!

    • Alain Marsolais - Inscrit 22 décembre 2013 10 h 53

      La seule chose t'intéressant qui est minimalement aborder dans ce texte demeure «le besoin viscéral de ritualiser nos existences». Tout le reste est superfétatoire.

    • André Le Belge - Inscrit 22 décembre 2013 13 h 35

      «Maintenant, le côté religieux n’a de sens que pour le symbolisme de la lumière justement apporté par le Fils de Dieu lui-même ce qui n’est pas rien.» Dire que le 25 décembre était tout aussi religieux du temps de l'Empire Romain: fête de Jupiter et de la lumière. Syncrétisme catholiciste n'est-il pas!

  • Jacques Lajoie - Abonné 21 décembre 2013 09 h 59

    Noël à géométrie variable

    Au Sud, à la chaleur , sous les palmiers et sur Skype avec la famille...

  • Jean Boucher - Inscrit 21 décembre 2013 10 h 42

    «...Noël la fête familiale par excellence...»

    "Les joies de la famille sont si délicates qu'il faut être seul pour bien les apprécier."

    De Georges Feydeau